Nirliit, Juliana Léveillé-Trudel (La Peuplade – Folio) – Yann et Fanny

Akulivik – Photo DR.

Les québecoises éditions de La Peuplade proposent régulièrement des textes forts, de nouvelles voix, impétueuses, originales et puissantes. Loin de toute fadeur, ces écrits portent une littérature comme on l’aime ici, charnelle et violente, profondément vivante. Nirliit se situe d’emblée dans cette lignée. Publié en 2015, il arrive aujourd’hui en Folio et il serait dommage de ne pas s’emparer de ce petit livre dont les 180 pages peuvent en valoir facilement 500 chez beaucoup d’autres…

Fort d’une superficie de plus de 500 000 km², le Nunavik est un territoire de lacs, de glaciers, de toundra et de forêt boréale couvrant la partie nord du Québec. Descendants des Thuléens, les habitants actuels en sont essentiellement les Inuits, moins de 15 000 sur un territoire presqu’aussi grand que la France. Pays froid, rude et sauvage, le Nunavik possède les qualités requises pour fasciner et faire rêver celles et ceux qui cherchent l’aventure et l’authenticité, jouissant ainsi généralement d’une image digne d’une carte postale …

Née en 1985 à Montréal, Juliana Léveillé-Trudel effectue son premier séjour dans le Nunavik en 2011, comme éducatrice d’été pour les enfants du village de Salluit, « 62ème parallèle, bien au-delà de la limite des arbres ». Depuis, chaque été est pour elle comme un retour au pays, même si elle reste une Blanche au pays des Inuits. Et c’est à travers ce regard de Blanche, depuis longtemps débarrassé de toute illusion, qu’elle s’emploie à raconter le quotidien de ce peuple inexorablement rongé par les oripeaux du progrès que nos sociétés modernes leur ont apporté. Exit la carte postale, bienvenue dans un monde où l’alcool et la violence font partie intégrante de l’ordinaire des familles, un monde où il n’est pas rare de voir de jeunes filles de 13 ans enceintes, victimes de viol ou d’inceste, un monde dans lequel des adolescents se suicident, un monde souffrances et pourtant si plein de vie.

« Vous êtes là avec vos vies de tragédies grecques, vous feriez baver Shakespeare avec vos douleurs lancinantes et votre désespoir, et je ne sais pas comment vous faites pour endurer ça, moi qui en arrache déjà avec ma petite misère ordinaire ».

Nirliit commence par une disparition, celle d’Eva, jeune femme devenue amie de Juliana Léveillé-Trudel. Son corps n’a jamais été retrouvé, le doute subsiste encore sur la façon dont elle a perdu la vie, la seule certitude est qu’elle ne reviendra pas au village. Mais les disparitions et les accidents sont trop fréquents par ici pour que la vie s’arrête, ne serait-ce qu’un instant.

« Toi, Eva, tu es allée rejoindre d’autres statistiques où vous êtes surreprésentées, celles des femmes victimes de violences. Pas la violence conjugale, mais ça aurait pu, il y a de l’amour violent entre les murs de ces maisons presque identiques, il y a de la jalousie féroce, il y a de la confusion entre aimer et posséder, vous qui possédez beaucoup mais si peu de choses. »

Aurore boréale – photo DR.

Dans ces terres où les Blancs, depuis des années, jouent les « nouveaux missionnaires », ils ne se privent pas, pour autant, de profiter des jeunes femmes inuits avant de repartir vers Montréal ou plus loin encore, ne donnant plus jamais signe de vie et laissant parfois derrière eux des enfants qui ne connaîtront jamais leur père. Dans la seconde partie de son livre, Juliana Léveillé-Trudel revient sur Maata, la mère d’Eva, et ses relations avec Elijah, natif inuit et son amant Félix, venu de Portneuf, loin au sud … Une histoire finalement typique du Nunavit, celle d’un amour déçu et d’une enfant qui vient au monde sans que quiconque soit sûr de l’identité de son père. « De toute façon, ils appartiennent à tout le village, les enfants ».

Porté par une voix que marquent la colère autant que l’amour, Nirliit est un texte renversant d’humanité, pétri d’émotions fortes qui frappent droit au coeur, faisant voler en éclats l’image d’Epinal qui semble vouloir, à tort, représenter ce pays dans l’imaginaire collectif. C’est également une véritable déclaration d’amour que fait Juliana Léveillé-Trudel à ces hommes et femmes que l’Etat a dépossédés de tout, livrant leurs terres aux compagnies minières qui, une fois l’an, envoient à chacune et chacun un chèque censé les dédommager de cette expropriation. En soulignant les méfaits du monde moderne quand il entre en contact avec des civilisations longtemps isolées, la jeune auteure montre également l’amour et l’envie de vivre qui persistent malgré tout chez ces habitants du Grand Nord, écartelés malgré eux entre sauvegarde des dernières traditions et « facilités » factices apportées par le « progrès ».

Un texte essentiel.

Yann.

Juliana Léveillé-Trudel nous propose une envolée du Sud (Montréal) au Nord (Salluit) comme les oies – Nirliit en langue innue -.

Son héroïne repart au pays du grand froid pour rendre hommage à une chère amie, Eva, partie dans l’eau profonde du fjord. Par cette disparition, elle tisse le lien avec la communauté du Nunavik, ce grand territoire où les grands chasseurs nomades sont devenus de grands cœurs brisés par l’alcool, la drogue et la violence. Léveillé-Trudel nous parle d’une partie de ces Qallunaat – les Blancs -qui ont pris et prennent toujours, les richesses du sol comme les richesses humaines.

Ce qu’il y a de puissant dans ce roman c’est cette histoire racontée comme un carnet de bord où l’on y trouve sincérité, mots crus, poésie, colère, beauté, violence et questionnements.

Illustration Fanny Nowak.

Notre héroïne aime très fort, elle aime ce peuple, frotte son désespoir à leurs silences, comprend comme elle rejette. Dans cette histoire foncièrement contemporaine, Juliana Léveillé-Trudel écrit les choses comme sa narratrice le ressent, sans ambages. Elle nous raconte ses « oursons », ces enfants qui appartiennent à tout le village, pour le pire et parfois le meilleur, elle nous rend compte de leurs vies, de leurs rêves, de leurs espoirs.

Et moi j’ai embarqué dans ces vies « de brics et de brocs » sur fond d’aurores boréales et de soleil éternel. Car parfois dans ce roman qui se rend dur comme un roc, il y a cette lumière qui perce à travers ces failles et ces ruptures.

L’héroïne revient donc, Nirliit, se rend à ses souvenirs et me voilà émue par ce roman qui fait des ricochets sur l’âme du grand peuple du Nunavik.

Puissant coup au cœur et ravie de le voir en format Poche !

Fanny.

Nirliit, Juliana Léveillé-Trudel, La Peuplade / Folio, 173 p. / 18€ et 192 p. / 6€90.

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