Glaise, Frank Bouysse (La Manufacture de Livres / Le Livre de Poche) – Seb

« L’homme et sa monture traversèrent les coulées de lumière entre les ombres portées des grands cyprès plantés là par on ne savait plus qui, en bordure du chemin, effilés comme des flammes sombres immobiles. Le cheval semblait se déplacer, tantôt sur une eau noire, tantôt sur une eau limpide. Puis, la silhouette indistincte se fondit une dernière fois dans l’ombre et émergea plus loin dans une explosion solaire, avant d’être lentement avalée par la déclivité du terrain, jusqu’à ce qu’il ne restât rien que le bruit des sabots scandant de muettes prières. Le souffle du monde. Et pas la moindre empreinte. »

Août 1914. À la ferme des Lary, sur l’échine du puy Violent, Victor s’apprête à quitter les siens pour aller au front. Il laisse Mathilde son épouse, sa mère et son fils Joseph âgé de quinze ans. Il sait qu’il peut compter sur son proche voisin, le vieux Léonard, pour aider sa famille. Dans la ferme d’à côté, Émile Valette, frappé d’une infirmité, nourrit sa rancœur et sa colère contre le monde entier. Il doit en plus accueillir la femme et la fille de son frère qui lui, est mobilisé. L’arrivée de ces deux femmes dans les montagnes du Cantal va pousser les plaques tectoniques des sentiments qui animent les femmes et les hommes, et chambouler l’équilibre quasi antédiluvien qui sévissait sous le regard silencieux du puy Violent.

Pour commencer, il y a l’écriture de Franck Bouysse. Elle s’offre à nous comme la proue d’un navire qui ourle les eaux et leur fait des lèvres sensuelles et éphémères. Cette écriture, cette signature, bien plus efficace qu’une empreinte palmaire ou une iris, m’a encore une fois porté et emporté.

Dans les romans de Franck Bouysse, et dans celui-ci, rien ne vit comme ailleurs, rien n’est saisi comme ailleurs. Dans Glaise, le vent chaud gifle les ramures, la nuit est couleur anthracite, les éclairs d’orage coulissent. Il y a des coffres qui contiennent « ce qui ne doit jamais brûler », il y a des cloches qui sonnent à contretemps, une mère pluie couinant comme une bête malheureuse. Dans ce roman, l’intense luminosité émiette les silhouettes, les oiseaux moissonnent l’air avec leurs ailes effrangées, les nuages mâchonnent les montagnes, la lumière s’empile dans les pièces, les balanciers de pendule répandent du temps. Sur ce versant du puy Violent, les herbes desséchées attristent le sol, des voix humaines butent contre des rideaux de pluie, les corneilles sont excommuniées par la brume, il y a des ustensiles sédimentés, de hautes flammes badigeonnent des visages, les papillons colorent le ciel, la lune piaffe derrière les nuages et il y a des silences chahutés

Voilà ce que vous trouverez dans Glaise. Du talent qui ébouriffe et beaucoup de travail, des cohortes d’heures remises sur le choix d’un mot, la tournure d’une phrase, la courbure d’une parole. Et certainement un paquet de versions. Il ne m’est pas si souvent arrivé de lire un roman dont l’écriture serve d’une manière aussi efficace une histoire et des personnages si bien nés. C’est beau, bon sang que c’est beau, mais ce n’est pas beau juste pour cette raison, c’est magnifique parce que c’est utile à tout le reste.

J’ai lu ce roman bien lové dans mon lit, calé dans un fauteuil, juché sur un coin de canapé, mais tout ce temps-là, j’étais sur le puy Violent, ce sommet qui porte si bien son nom. J’étais aussi dans les étables, dans l’obscurité d’une soue, j’étais sous le vent furieux et le ciel sans limites. J’étais dans le cœur de cette poignée de personnages rudes, peu causants, retords et parfois froids comme un reptile, durs au mal et travailleurs comme peu ont travaillé dans leur vie. Je me suis trouvé dans le foin si odorant, quillé tout droit sur des amas de rochers millénaires, avec les yeux qui portaient sur un horizon fluctuant.

Pour le lecteur de passage qui découvre Franck Bouysse avec Glaise, le risque au début, est de se croire dans un roman dit « de terroir ». J’ai horreur de cette appellation qui ne veut rien dire et qui se montre si restrictive. Non, ce n’est pas ce genre de roman-là. C’est un paquet de pages, une confluence où se mélangent avec fureur la dramaturgie et la poésie, le romanesque qui tutoie le lyrique avec partout, la nature et la violence des éléments et des hommes. Je n’ai pas lu Né d’aucune femme, mais j’ai lu tous les autres livres de l’auteur et je me sens de force à affirmer que c’est que le plus Faulknérien de tous. Pas une imitation, une création pure et indépendante qui assume une filiation nette. Dans la manière dont les personnages sont traversés par leurs sentiments, comme ils sont renversés et possédés par leurs émotions, dans cette idée permanente qui enfle et qui nous souffle que ça va finir dans la violence, dans ce que cette histoire recèle d’inéluctable.

Et puis la manière qu’on les personnages de manier leurs outils, de bouger sous le soleil ou sous la pluie, de récurer une étable, de conserver le silence, de scier un poteau de hêtre ou de mener un cheval de trait. Mais la grande performance de ce roman se tient peut-être dans les dialogues, d’un réalisme qui frappe, il ne manque rien et surtout il n’y a rien en trop. Ce phrasé qui construit les personnages mieux qu’une longue description, qui leur donne une posture et un vécu, un savoir et des intentions.

Bon sang que j’ai aimé ce roman, c’est peu de l’dire !!! (voilà qu’il me fait abuser des points d’exclamation, ce qui déplairait beaucoup à Elmore Léonard.)

Joseph et Anna, Valette et Irène, le grand-père foudroyé et Léonard, et même César le cheval de trait, et aussi la mule, Victor et d’autres, tous vont vous accompagner très longtemps après avoir refermé ce sacré livre. Vous allez les revoir, les entendre, vous allez éprouver des sentiments forts et contraires, vous sentirez la présence du puy Violent et la possessivité de la terre.

La fin vous laissera pantelant, un peu désorienté, comme quand on a pris un coup et qu’on ne sait plus trop où sont le ciel et la terre. Et surtout, lisez tout jusqu’au bout, tout au bout. Et lisez lentement pour savourer et déguster. Après, il sera trop tard.

Seb.

Glaise, Franck Bouysse, La Manufacture de Livres / Le Livre de Poche, 425 p. / 448 p., 20€90 / 7€90.

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