La soustraction des possibles, Joseph Incardona (Finitude) – Yann

Suisse, fin des années 80. Le monde change, le mur de Berlin tombe, l’empire soviétique se morcelle, ouvrant aux sorciers de la finance un champ de possibilités qui donne le tournis. Dans le secret des banques, dans le silence de la salle des coffres transitent des sommes faramineuses, dont l’origine gagne à rester obscure, tous les moyens sont bons pour se gaver, essayer d’étancher cette inextinguible soif d’argent. Ici évolue une faune aussi malsaine que sûre d’elle et de son droit à faire du monde un marché, un endroit où les êtres comme les marchandises s’achètent et se revendent, à condition simplement d’en proposer le bon prix. Alors, pourquoi se priver ?

Aldo Bianchi est prof de tennis et poursuit parfois ses cours jusque dans le lit de ses riches élèves, s’il estime pouvoir grappiller quelques miettes de leur fortune. Mais, au fond de lui, il n’est pas satisfait et cherche l’occasion de gravir quelques marches au sein de cette société qui l’ignore consciencieusement. Sa rencontre avec Svetlana, jeune femme venue de l’Est, avide de faire sa place dans le monde, assoiffée de reconnaissance et d’argent, va élargir le champ des possibles, finissant d’aiguiser leurs appétits.

On aura rarement lu un texte aussi réaliste sur ce microcosme financier et son fonctionnement qui permit à quelques individus de s’enrichir à une vitesse indécente, au mépris de toute notion de morale ou de respect. Joseph Incardona est suisse et ne se cache rien de l’hypocrisie du système bancaire de son pays. A cette époque de quasi-totale impunité, on ne se refuse rien. Les capitaux circulent, de conséquentes sommes d’argent arrivent de l’Est afin d’être mises à l’abri de probables spoliations consécutives à la glasnost. Mais trop n’est jamais assez et l’auteur excelle à dépeindre ici une galerie de personnages avides et insatiables, au premier rang desquels Aldo et Svetlana qui n’ont pas la moindre intention de ne se nourrir que d’amour et d’eau fraîche. La recherche permanente de la richesse et, à travers elle, du pouvoir, leur fera oublier un moment qu’ils ne sont qu’en bas d’une échelle que d’autres s’emploient à rendre savonneuse afin de rester intouchables.

« Quatre filles, sinon à quoi cela sert-il d’être le plus jeune directeur de banque privée de la place ? Quatre, parce que l’univers et le capitalisme sont en expansion. Quatre, parce qu’on finit par s’emmerder. Et puis ce sera six, puis huit, et puis quoi ? Jusqu’à quand ? Où constatera-t-on la limite ? Parce que, forcément, limite il y aura. C’est peut-être ça, au fond, le jeu de l’argent et du pouvoir, sa motivation secrète et profonde : chercher à savoir jusqu’où on peut se pencher, jusqu’où peut aller l’impunité. »

En choisissant de situer son roman à la fin des années 80, Joseph Incardona dépeint un monde à son point de bascule, dont les événements à l’Est semblent marquer le début d’une nouvelle ère, celle de l’arrivée d’internet ou des premiers investissements massifs dans les OGM. La grande force du roman est d’avoir su décrire avec un ton aussi corrosif que réaliste ces bouleversements à l’échelle planétaire tout en livrant des portraits d’une humanité sidérante de justesse. Ici, les personnages vivent et meurent, sont mus par des envies, des rêves ou des passions; Incardona ne se contente pas de brosser leur portrait en quelques mots, il leur donne vie et épaisseur avec un talent époustouflant, insufflant à la mécanique de son intrigue une dimension empathique et charnelle qui en fait toute la force. Du prof de tennis à la vieille mafieuse corse, de l’impitoyable financier à l’épouse délaissée, La soustraction des possibles est un théâtre où se croisent des êtres souvent plus complexes qu’ils n’en ont l’air.

Ici, comme chez Echenoz (à qui on a souvent pensé à la lecture de ce texte), l’auteur se pose en narrateur omniscient et s’autorise des apartés, des digressions, voire des jugements sur les protagonistes de son histoire. Ce procédé apporte une touche singulière au récit, lui donne à la fois de l’épaisseur et une certaine distance, modulée parfois par l’attachement sincère qu’il semble porter à certains de ses personnages.

On l’aura compris, La soustraction des possibles est une réussite éclatante, un grand roman noir, un grand roman tout court, un drame contemporain, dont la part d’humanité compense l’absence totale de morale qui caractérise l’époque. Trente ans plus tard, rien n’a changé, aucune leçon ne semble avoir été retenue, seul le profit continue d’importer. Joseph Incardona impressionne à la fois par sa maîtrise et l’impeccable description d’une haute société préoccupée uniquement par sa survie, dût-elle écraser le reste du monde. Parsemé de références qui appuient le propos sans l’alourdir, La soustraction des possibles se pose ainsi comme le grand roman du capitalisme triomphant, l’avènement d’un monde sans pitié, au sein duquel les pauvres et les faibles auront l’illusion de pouvoir jouer, sans jamais avoir la moindre chance de gagner.

Yann.

La soustraction des possibles, Joseph Incardona, éditions Finitude, 400 p. , 23€50.

4 réflexions sur « La soustraction des possibles, Joseph Incardona (Finitude) – Yann »

  1. Une réussite éclatante, un grand roman noir, un grand roman tout court, un drame contemporain, mais c’est exactement ça !
    C’est un coup de coeur aussi pour moi.
    Je pense que nous reparlerons de ce titre sur collectif polar, car il faut le faire lire et découvrir.
    Une narration audacieuse, j’ai vraiment été sous le charme de sa plume tout au long de cette lecture et j’ai aussi aimé le rythme qu’il donne au récit qui colle parfaitement avec le propos du livre.

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