Dans la gueule de l’ours, James A. McLaughlin (Rue de l’Echiquier) – Yann –

Inaugurée fin 2018 avec Ecotopia, d’Ernest Callenbach, la collection fiction de Rue de l’Echiquier nous avait proposé en 2019 le premier roman d’Amy Hassinger, La crue, belle révélation et l’on attendait donc de pied ferme cette nouvelle publication. Traduit, comme ses deux prédécesseurs par le talentueux Brice Matthieussent, Dans la gueule de l’ours (Bearskin en V.O., on appréciera la nuance) est le premier roman de James A. McLaughlin, auteur, par ailleurs de plusieurs essais. Sous une maquette décidément très réussie se poursuit donc une aventure éditoriale qui semble vouloir privilégier la qualité à la quantité, ce dont on ne pourra que se réjouir.

Après un séjour en prison pour des raisons qui ne seront dévoilées progressivement qu’au fil du récit, Rice Moore trouve un poste de garde forestier dans une réserve des Appalaches, au fin fond de la Virginie. Il espère avoir définitivement laissé son passé derrière lui, en même temps que le cartel mexicain qui le cherche pour se débarrasser de lui. Le jour où il découvre la carcasse d’un ours abattu par des braconniers, Rice, en décidant de mener son enquête, va mettre en péril sa nouvelle existence et réveiller les démons du passé. Pris en tenaille entre les réminiscences d’une vie qu’il souhaiterait avoir totalement effacée et les tensions provoquées par son incursion dans le monde des chasseurs locaux, Rice devra vite retrouver ses réflexes d’ancien criminel.

La principale réussite de James A. McLaughlin réside sans doute dans le fait de ne s’être pas laissé enfermer dans cette trame plutôt classique de polar. Il rejoint avec son texte cette lignée d’auteurs qui parviennent à allier avec talent roman noir et nature writing, littérature à laquelle on souhaite de beaux jours, bien au-delà d’un simple phénomène de mode. Le milieu sauvage dans lequel évolue Rice est pourvu d’une véritable présence, à laquelle l’homme est particulièrement sensible, perdant par moments conscience de cette humanité qui devrait le rapprocher de ses semblables. Lors de sa traque aux braconniers, Rice, en adoptant une tenue de camouflage ghillie (habituellement utilisée par les militaires ou certains tireurs d’élite) abolit encore un peu plus la frontière entre lui et son environnement. Déjà habité par des rêves et des visions particulièrement invasifs, il va perdre peu à peu la conscience de ce qui fait de lui un être humain … jusqu’à la rencontre nocturne avec un de ces braconniers, où Rice manquera perdre la vie.

Plongée dans une nature menacée par la cupidité des hommes, Dans la gueule de l’ours dépeint également avec précision les méthodes utilisées par certains pour tuer les ours et récupérer sur les carcasses les vésicules et les pattes afin d’entretenir un juteux marché noir à destination de la Chine où ces organes entrent dans la composition de médicaments. Mais James Mc Laughlin ne se contente pas de dénoncer avec force ces pratiques barbares et parvient à donner une véritable épaisseur à son texte à travers le personnage de Rice, dont la propension à se fondre dans son environnement au point quasiment d’en perdre conscience en fait un être hors norme, dans lequel la part de l’animal le dispute à celle de l’humain.

« A la lisière du pré il tergiversa, peu désireux de retrouver ce monde. La forêt le retenait, le dissuadait de retourner au chalet, comme s’il devait encore passer du temps à l’écart du monde des humains pour que les strates superposées de l’illusion se dissipent, telle la condensation s’évaporant d’une vitre embuée.« 

Si, à quelques reprises, l’intrigue peut sembler un peu convenue et certains hasards particulièrement heureux, c’est par cette plongée dans la conscience de Rice que James McLaughlin parvient à donner une vraie profondeur à son roman, une atmosphère oscillant entre méditation, voire transe et explosions de violence au sein d’une nature sauvage encore préservée mais déjà minée par les premières incursions de l’homme. A l’ère du tout numérique, il est bon de s’interroger sur notre rapport à l’environnement et sur les possibilités d’interaction que chacun(e) peut avoir avec le monde qui l’entoure. A cet égard, Dans la gueule de l’ours est une réussite qui devrait pouvoir réjouir les amateurs de pur roman noir au même titre que les lecteurs plus éclectiques en recherche de récits originaux et prenants.

A noter : ce roman a obtenu le prix Edgar Allan Poe 2019 du premier roman aux Etats-Unis.

Yann.

Dans la gueule de l’ours, James McLaughlin, Rue de l’Echiquier, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent, 436 p. 23€.

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