Noir Mexique : Mictlan, Sébastien Rutès (Gallimard – La Noire) / Santa Muerte, Gabino Iglesias (Sonatine) – Yann

Si l’état actuel du monde peut allègrement servir de source d’inspiration aux prétendants de la catégorie polar, peu de pays se prêtent au roman noir autant que le Mexique. Gangs, cartels, militaires et flics corrompus, 35000 assassinats pour la seule année 2019, des autorités dépassées et/ou complices, des enfants armés, rien ne manque au tableau. C’est sur ce terreau fertile que prennent racine les deux romans qui nous intéressent aujourd’hui.

Réanimée en mars 2019, La Noire (chez Gallimard) avance à son rythme, privilégiant la qualité à la quantité. On aura donc ainsi eu le plaisir d’y lire Ron Rash, Hervé Prudon et William Gay. On pourra apprécier en ce début 2020 les textes de Sébastien Rutés et Shelby Foote.

Ce n’est pas par hasard que Sébastien Rutés situe son roman au Mexique : l’homme est en effet maître de conférences, spécialiste de la littérature policière hispano-américaine. Mictlan, c’est le lieu des morts, cet espace que parcourent les défunts afin d’y libérer leur âme. Ici, le Mictlan a pris les apparences d’un camion frigorifique, à bord duquel sont entassés cent cinquante sept cadavres enveloppés dans des sacs poubelles. Au volant, Gros et Vieux se relaient pour conduire, ayant pour seule consigne de ne jamais s’arrêter, hormis pour faire le plein d’essence et de nourriture. En pleine période d’élections, le Gouverneur a promis de mettre fin à la violence et souhaite donc faire disparaître ces corps encombrants jusqu’au scrutin. Les deux hommes ont donc pour charge de les soustraire aux statistiques (déjà chargées) du pays le temps que le peuple s’exprime. Mais, au royaume de l’insécurité, même un camion chargé de cadavres court le risque d’éveiller des convoitises…

Camion-morgue au Mexique, 2018 – Photo Ulises Ruiz

A partir de cet effroyable postulat basé sur un fait divers survenu en 2018, Sébastien Rutés construit un roman halluciné, sorte de voyage au bout de l’enfer, déroulant sans faiblir ni reprendre son souffle une première partie en forme de transe. Nous faisant partager tour à tour les réflexions de ces deux hommes condamnés à conduire, il livre un récit au rythme de la pensée, dans un vertige accentué par l’ambiance moite et mortifère qui règne ici. Le lecteur apprendra progressivement qui sont Gros et Vieux, quelle histoire est la leur. Chacun voyage avec ses fantômes et ses cauchemars, comme si les cadavres ne suffisaient pas.

« Tout va très vite. Comme toujours dans ce pays. Sauf le désert, qui prend son temps. la violence va vite. Elle ne laisse pas respirer. Elle ne laisse pas penser. La violence, c’est un sac en plastique sur la tête. et entre les moments de violence, tout s’arrête. Le pays, les gens. On vous retire le sac, on vous jette un grand seau d’eau glacée, on vous laisse là. Pour récupérer, respirer, penser. Mais ces moments entre les moments de violence sont rares et le meilleur usage qu’on peut en faire, c’est encore de se préparer à la violence à venir. »

Alternant une narration fluide et ininterrompue avec des chapitres plus courts et percutants, Sébastien Rutés parvient à donner à son récit des accélérations fulgurantes tout en se tenant au plus près de ses protagonistes. Le lecteur suivra ainsi les circonvolutions des cerveaux de Gros et de Vieux, ce mélange explosif de colère, de peur, de remords et de haine qui les mènera au bout de la route.

Véritable expérience de lecture, Mictlan s’avère une totale réussite, jetant sur 150 pages un texte à la fois vertigineux et oppressant ainsi qu’une peinture crue de la réalité du Mexique aujourd’hui. L’expression roman noir prend ici tout son sens et le texte de Sébastien Rutés trouve sa place au sein de cette collection de qualité.

Statue de la Santa Muerte, sainte patronne des délinquants et des parias – Photo Erin Lee.

Même s’il se déroule dans sa quasi totalité à Austin (Texas), Santa Muerte, premier roman de Gabino Iglesias, est indissociable du Mexique, dont est originaire Fernando, immigré clandestin et personnage central de ce texte aussi court qu’explosif.

Fernando a fui son pays après une fusillade au cours de laquelle plusieurs hommes sont morts. Peu de temps après son arrivée sur le sol américain, il se retrouve au service de Guillermo, caïd local ayant la mainmise sur le centre-ville d’Austin. Mais la concurrence est rude et le gang de la Salvatrucha a des prétentions sur le secteur… Fernando, pourtant habitué à côtoyer des durs, se retrouve confronté à un gang de cinglés capables de trancher une tête sans ciller. Santa Muerte, la protectrice des délinquants au Mexique ne sera pas de trop pour lui venir en aide …

Démarrant sur les chapeaux de roue par une scène au cours de laquelle Fernando verra un de ses complices décapité après avoir été progressivement amputé de ses doigts, Santa Muerte, au long de ses presque 180 pages, garde un rythme effréné et sera difficile à lire autrement que d’une traite. Venant d’un pays où croyances et superstitions font partie intégrante de la culture, Fernando en a surtout ramené une adoration sans faille pour Santa Muerte, à laquelle il adresse régulièrement des prières tout au long du récit. La spiritualité ayant ses limites, il se verra contraint d’appeler quelques gros bras à la rescousse. Amateurs de dentelle, fuyez !

Si Santa Muerte a tous les attributs d’un roman noir et en utilise brillamment les codes, c’est aussi le portrait d’un homme (et, à travers lui, de milliers d’hommes et femmes) profondément attaché à son pays d’origine malgré l’exil forcé et qui peine à se retrouver dans les valeurs de sa terre d’accueil. Récit bourré d’adrénaline et d’humour, le premier roman de Gabino Iglésias se teinte volontiers d’amertume et de mélancolie à l’évocation du pays natal et livre un final une véritable curiosité littéraire, à la violence désenchantée.

Yann.

Mictlan, Sébastien Rutés, Gallimard, collection La Noire, 153 p., 17€

Santa Muerte, Gabino Iglésias, Sonatine, traduction Pierre Szczeciner, 180 p., 20€.

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