Le fléau, Stephen King (Le Livre de Poche) – Seb

Traduction de l’américain par Jean-Pierre Quijano

« Au coucher du soleil, les rues s’étaient remplies d’une foule nerveuse qui tournait en rond, des jeunes pour la plupart, beaucoup en motos. Ils avaient cassé les vitrines, volé des téléviseurs, fait le plein aux stations-service en regardant autour d’eux, au cas où quelqu’un aurait été armé. Puis les rues s’étaient vidées. Les motards embouteillaient encore l’autoroute 80, mais la plupart s’étaient terrés derrière une porte fermée à double tour, déjà atteints par la super grippe ou sur le point de l’être, quand la nuit tomba sur le pays des grands espaces. On aurait dit que Des Moines sortait de quelque monstrueux réveillon, lorsque les derniers fêtards vont s’écraser sur leur lit. »

Cet ample et très ambitieux roman est paru aux Etats-Unis en 1978 et au début des années 90 en France. Il est la preuve, s’il en fallait encore une, du talent de Stephen King. Déjà à cette époque, il prouvait qu’il était capable d’écrire sur tout, surgir là où personne ne l’attendait, occuper un genre différent de celui qui lui a apporté le succès.

L’histoire. Aux Etats-Unis, quelque part sur la côte ouest, quelqu’un commet une boulette dans un laboratoire militaire. Une succession de dysfonctionnements, d’erreurs humaines et de malchance vont provoquer la fuite d’un virus très agressif et sa propagation. En une poignée de semaines le pays est ravagé par cette maladie très contagieuse et invisible. On parle de plus de 90% de mortalité. Partout, de l’est à l’ouest, des états du nord à ceux du sud, des poignées de survivants s’attachent à rester en vie. Le monde qu’ils ont connu n’est plus, ils se retrouvent devant une page presque blanche.

Je vous l’accorde, l’idée du virus qui s’échappe d’un labo kaki c’est du déjà-vu. Mais lorsque le Maître écrit Le fléau à la fin des années 70, c’est encore assez original. Surtout ça tient sacrément bien la route. On constate tout de suite que l’auteur s’est solidement documenté. Bon, ça, c’est fait.

Le plus intéressant ne réside pas dans l’explication de la survenue de la pandémie, ceci tient plus du détail que d’autre chose, il faut bien un point de départ. Non, ce qui est époustouflant, c’est la virtuosité de King pour manipuler en même temps, de façon parallèle, le plan global et les situations particulières et individuelles. Ce sont deux lignes très éloignées qui se rapprochent avec lenteur mais dont la rencontre semble inéluctable. Stephen King a toujours été très attaché aux libertés individuelles, et cela ne veut pas dire pour autant qu’il défend le deuxième amendement, bien au contraire. De sa place de romancier accompli, il observe, écoute, analyse, anticipe. Ainsi, dès que le virus se répand, il montre d’une manière à la fois très pédagogique et presque divertissante, en se servant de son écriture très cinématographique, comment peuvent réagir les pays qui sont confrontés à ce genre de problématique. Au début, il n’y a que de la sérénité. Les autorités ne prennent pas vraiment la mesure de la gravité de la situation. Puis la panique vient, un peu comme un léger mal de tête qui s’invite et enfle d’heure en heure. Le pouvoir se crispe, il éprouve la peur, la peur de voir la panique s’installer dans le pays. Alors il est saisi par ce vieux réflexe, presque atavique. Il décide de mentir, désinformer, via les médias, il minimise, minore alors que dans le même temps il commence à prendre des mesures. Très vite la situation empire, les informations filtrent, quelques médias font leur vrai job, informer.

Le pouvoir n’a alors plus le choix. Alors que les gens tombent comme des mouches, il envoie l’Armée partout où cela est nécessaire, la liberté est restreinte, la censure frappe, puis la liberté est supprimée, des décisions arbitraires et unilatérales sont prises, la nuit tombe sur la nation tout entière. Cet épisode qui occupe presque le premier tiers du livre est absolument fascinant. Il démontre comment un état est dépassé, impuissant face à une grande et mortelle pandémie, comment malgré tout, il s’acharne à vouloir conserver les rênes alors que plus rien ne tient debout. Au final, il ne lui reste que l’emploi autoritaire de la force avant de s’éteindre avec ses derniers soldats.

La description de l’effondrement d’un pays en pleine santé à cette vitesse est effrayante. Nous regardons, sidérés, la chute rapide et définitive d’un mode de vie fondé sur le confort et le progrès, assis sur le modernisme et qui périt par ses points forts. Les déplacements permanents des habitants, ce nomadisme contemporain, l’énorme importance de la logistique qui soutient le train de vie de l’humain, et ce grain de sable qui suffit à tout collapser.

Au bout du premier tiers tombe la grande question : comment fait-on quand tout ce qui faisait notre vie n’existe plus ou est hors service ?

Mais nous n’avons pas le temps de nous apitoyer, se lamenter c’est mourir dans ce nouveau et terrible monde. Plus d’hôpitaux, plus de médicaments, la moindre fracture devient catastrophique, une rage de dent un petit cancer qui ronge. Plus d’électricité, plus de chaine organisée qui apporte la nourriture dans les magasins, plus personne derrière la caisse du magasin. Plus de forces de l’ordre, plus de sécurité, les loups sont libérés et vivent parmi les autres animaux de l’humanité. En cent pages, le monde a connu la sclérose, la liberté a disparue sous la botte de l’armée, puis l’armée a disparue à son tour et la liberté a ressuscitée, mais a apporté avec elle l’insécurité la plus totale, l’incertitude du lendemain.

Au travers de quelques personnages que l’on accompagne dans ce roman fleuve qui est aussi un grand road-movie, comme Stuart Redman, Larry Underwood, Frannie, Ralph, Tom Cullen, l’Homme en Noir, et auxquels on s’attache avec une force assez stupéfiante, nous sillonnons ce pays neuf, plein de dangers, vide de ses habitants, où l’écho est presque trop puissant.

L’analyse des comportements sociaux est somptueuse. King nous montre comment ceux qui sont seuls appréhendent la solitude, parce qu’être isolé dans ce monde-là, c’est se trouver en permanence sur le fil du rasoir. Il nous explique par sa plume comment ces individus s’attachent à se regrouper, pour être plus forts, moins vulnérables. À l’opposé, il nous expose des petits collectifs qui se déplacent et sont rassurés par le « groupe » et font le maximum pour le préserver. Le fait de sentir un regard bienveillant sur soi, de pouvoir aider, s’entraider et une denrée tout aussi rare que la nourriture.

Une fois qu’il ne reste presque plus rien, qu’il n’y a plus aucune Autorité, plus de chef, que se passe-t-il ? C’est en définitive à cette question que répond l’auteur avec ce roman qui fait partie de mes cinq préférés du Maître. C’est d’ailleurs le seul de lui que j’ai lu à trois reprises.

C’est fascinant, grâce à la puissance narrative de King, de découvrir et comprendre comment dans un monde ravagé, une société se reconstruit, de quelle manière émergent les leaders, comment les formes humaines s’imbriquent dans vaste Tetris pour que ça se remette à fonctionner. Assister à la renaissance d’un système sociétal est absolument merveilleux, c’est comme observer un organisme vivant au microscope, le voir se fortifier, se renforcer, se reproduire, s’adapter et s’épanouir.

Déjà, dans les ruines du monde, alors qu’il vient de se scléroser et de mourir, nous voyons les différents comportements à l’œuvre, les plus beaux et vils sentiments de l’âme humaine se confrontent aux instincts, c’est un sacré combat. Nous contemplons la mise en place des ébauches de démocratie, comment on se réunit pour se choisir un chef, celui qui ne rêve que de ça et l’autre qui détient les valeurs morales pour tenir ce rôle mais qui ne le convoite pas. Comment on se remet à utiliser les compétences des uns et des autres pour le bien de tous, il y a ceux qui subissent, ceux qui profitent, ceux qui entreprennent. Il y a aussi le problème aigu de la gestion des individus qui ne respectent pas les règles établies se pose cruellement à cet embryon de société encore très fragile.

Ce roman prend une forme excitante et subversive quand il montre que tout devient plus simple quand l’argent n’a plus aucune valeur et que par conséquent il n’existe plus. Qu’une personne qui sait recoudre une plaie est plus précieuse qu’un type muni d’une mastercard prémium. Qu’un gars qui sait réparer une centrale électrique peut faire bien plus qu’un banquier.

Ce roman, bien qu’effrayant à bien des égards est porteur d’un grand espoir, parce qu’il croit dans l’être humain, malgré tout, malgré ses horribles tares, en dépit de ses pires travers, et au bout du tunnel, il n’est pas impossible qu’il y ait de la lumière.

Seb.

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