Quelque chose de la poussière, Lune Vuillemin (Les éditions du Chemin de fer) – Yann

« Créées en 2005 par Renaud Buénerd & François Grosso, les éditions du Chemin de fer ont, à l’aube du XXIe siècle, œuvré sur un catalogue littéraire exigeant, construit sur la forme narrative courte, nouvelles et novella, alliée à un intérêt fondateur pour le renouveau du dessin en tant que medium de modernité.
Cette maison nivernaise farouchement indépendante a construit en quelques années un catalogue remarquablement hétéroclite et novateur. On y croise des textes de fiction d’auteurs contemporains mais aussi des textes inédits ou méconnus du patrimoine littéraire du XXe siècle. On y rencontre des noms importants de la scène plastique contemporaine, mais aussi des artistes inconnus ou émergents. »

Ainsi s’ouvre la page de présentation des éditions du Chemin de fer, que l’on découvre avec la parution de Quelque chose de la poussière, premier roman de Lune Vuillemin. Définissant une ligne éditoriale précise et une forte volonté d’indépendance, ces quelques lignes situent d’emblée le roman au-delà d’un simple premier essai. Elles lui offrent sa place au sein d’un catalogue riche et vivant, où ses qualités littéraires seront rehaussées par les splendides illustrations de Benjamin Défossez.

Le lieu : une île, quelque part, que l’on situerait volontiers au Canada … L’époque : contemporaine, sans plus de précisions … Les personnages : tout d’abord, la bleue, cette grande fille recueillie sur une plage. Puis la famille : la vieille, le père, la blonde et son frère, Jésus, le seul à être nommé dès les premières pages. Une famille à l’équilibre fragile, au fonctionnement aussi émotionnel qu’intuitif. Une famille dans laquelle l’arrivée de la bleue va provoquer des remous, qui finiront par prendre de l’ampleur et mener chacun(e) vers son destin.

Photo : TJ Watt.

Texte court, donc, 110 pages, Quelque chose de la poussière n’a pas besoin de davantage pour s’imposer, porté par une écriture dont l’assurance impressionne dès les premières lignes. En refusant de le situer précisément dans l’espace et dans le temps, Lune Vuillemin lui donne une portée quasi universelle en s’intéressant autant aux hommes et aux liens qui les unissent entre eux qu’à ceux qui les lient à leur environnement. En effet, si la nature est ici omniprésente (à tel point que, par certains aspects, on ne pourra s’empêcher de penser au désormais culte Dans la forêt de Jean Hegland), c’est avant tout à un drame familial que l’on assiste, une implosion lente mais inéluctable, le dérèglement d’un équilibre précaire. Donnant tour à tour la parole à la vieille puis à la bleue, l’autrice laisse entendre un malaise plus profond, plus ancien, qui se transmettrait d’ une génération à la suivante.

Là comme ailleurs, chacun(e) doit trouver sa place, que ce soit au sein d’une famille ou dans l’immensité du monde. Jouer des coudes, se battre, aimer, autant que possible, survivre, tous ces éléments constitutifs de l’être humain se retrouvent dans Quelque chose de la poussière, transcendés par cette nature sauvage, paradoxalement hostile et protectrice à la fois, qui survivra à l’Homme et à ses faiblesses.

Lune Vuillemin réussit avec ce roman une belle entrée en littérature, avec assurance mais sans esbroufe et offre un texte à découvrir et à faire connaître autour de soi, porté par une voix forte et enrichi des petits tableaux de Benjamin Défossez, en adéquation parfaite avec les mots de l’autrice.

Yann.

L’entretien qui suit a été réalisé entre novembre et décembre 2019, par mail.

Lune Vuillemin – Photo Romuald Vuillemin

Quel rapport as-tu à la lecture ? De quels auteurs, quels textes peux-tu dire qu’ils ont été fondateurs pour toi, ou qu’ils ont en tout cas joué un rôle dans ton envie de te lancer à ton tour ? De quels univers te sens-tu proche ?

Je lis beaucoup et je lirais encore plus s’il y avait plus d’heures dans une journée. Quand j’ouvre un bouquin c’est pour me faire chambouler. J’adore rire en lisant (c’est rare), j’adore pleurer, j’adore m’énerver contre un personnage et j’aime surtout quand l’écriture me touche. Plus que l’histoire, j’aime l’écriture d’un auteur. D’ailleurs mes auteurs chouchous ont une pâte bien à eux je trouve, donc ça ne doit pas être anodin. Celle qui me touche énormément depuis quelques années est Jesmyn Ward. Ses romans sont magnifiques, durs, ils chamboulent, émeuvent et surtout : son écriture est très poétique, très forte, très symbolique et elle porte des messages importants. Jim Harrison est très important pour moi, surtout parce qu’il a une écriture très franche, très vraie, il ne va pas chercher à embellir les choses. Richard Wagamese, qui est mort il y a quelques années, est un auteur qui me bouleverse, notamment parce que ses livres parlent de guérison. J’aurais adoré rencontrer cet homme et parler de la nature avec lui. Je lis beaucoup d’auteurs Nord Américains, mais j’adore certains auteurs Québécois. Y a quelque chose au Québec dans l’authenticité de l’écriture, une certaine poésie… Je pense à Gaston Miron, Erika Soucy, Stéphanie Boulay, Jean-François Caron, Christian Guay-Poliquin… Mais un roman qui a joué un grand rôle dans ma vie et notamment qui a chamboulé mon rapport à l’écriture est Martin Eden de Jack London. Et puis, j’ai une obsession pour Robert Desnos depuis que je suis petite, autant pour sa poésie que pour l’homme qu’il était, ce personnage qu’il était. Voilà, j’ai un peu une famille d’auteurs très différents mais ce sont eux qui me font vibrer en lecture et m’ont donné envie d’écrire aussi.

Il faut une vraie conviction pour écrire un livre et le faire publier, il faut également de l’assurance et ton écriture n’en manque pas. Comment expliques-tu ce constat ? Y a-t-il pour toi quelque chose de crucial dans le fait d’écrire, vois-tu cela comme une nécessité ?

Ah, de l’assurance, je ne suis pas sûre d’en avoir beaucoup ! J’ai tellement eu peur de ne jamais arriver à finir ce roman que j’ai commencé par écrire la fin. Et pour ce qui est de fermer l’enveloppe qui contient le manuscrit, j’ai surtout eu beaucoup de coups de pieds aux fesses de la part de mes proches. Mais je ne cache pas qu’écrire un roman est une envie, un fantasme presque, qui me hante depuis très très longtemps.

J’aime écrire depuis que je suis gamine, et même si ce que j’écrivais ado me fait lever les yeux au ciel aujourd’hui, je crois qu’écrire m’a toujours fait beaucoup de bien. Quand j’écris des textes courts pour mon blog par exemple, c’est parce que j’ai besoin de raconter. Raconter la nature, la beauté d’une rencontre sauvage, la solitude en voyage, un coucher de soleil, la couleur d’un rocher… Écrire m’aide aussi à comprendre, à me souvenir, à me calmer. Et puis, écrire peut être jouissif, dur, haletant, frustrant, vivant : c’est ça que j’aime.

Je trouve une belle cohérence entre ton texte et la maison d’édition chez laquelle il paraît. Comment cette rencontre a-t-elle eu lieu ?

J’ai découvert les éditions du Chemin de Fer il y a quelques années : ma mère m’avait offert L’épouvante, l’émerveillement de Béatrix Beck, illustré par Gaël Davrinche et je me souviens avoir adoré l’idée de rencontre entre le travail d’un auteur et d’un artiste. Mais c’est un livre en particulier qui m’a fait tomber en amour avec cette maison d’édition : Tryggve Kottar de Benjamin Haegel, illustré par Marie Boralevi. Quand le Chemin de Fer m’a contactée après l’envoi de mon manuscrit, j’étais très très heureuse, surtout à l’idée d’une collaboration avec un ou une artiste… ça fait vivre le texte encore autrement je trouve.

Les illustrations de Benjamin Défossez me semblent en parfaite adéquation avec ton univers. C’est toi qui en as fait le choix ?

Je l’ai choisi parmi plusieurs propositions faites par François Grosso et Renaud Buénerd, les éditeurs du Chemin de Fer mais avant ça, je ne connaissais pas du tout son travail. J’ai tout de suite flashé sur ses peintures, les couleurs qu’il utilise et surtout son univers. Il a rendu le livre magnifique, complet. C’est une sorte d’écriture d’une histoire à quatre mains.

Photo Seb Germain

Ton roman est-il nourri de tes voyages ou prend-il racine ailleurs, quelque part dans ton imaginaire ?

Un peu des deux. La nature présente dans le roman m’a été inspirée par la nature de l’Ouest Canadien, et notamment de la Colombie-Britannique où j’ai voyagé puis vécu. Mais l’écriture, l’imagination sont des choses nourries par absolument tout. Les voyages, ce que je vois, ce que j’entends, ce que je ressens, ce qu’on me raconte, ce que je lis…

Le lieu et l’époque ne sont à aucun moment précisés dans le texte. On imagine que c’est volontaire, peux-tu nous donner une explication sur ce choix ? Les personnages eux-mêmes ne sont pas tous nommés, le seul, finalement, dont on connaisse le vrai prénom est Jésus …

Je ne le cache pas, l’île de l’histoire est à la fois vaguement et à la fois fortement inspirée de l’île de Vancouver. Mais ce n’est pas non plus l’île de Vancouver. En ne nommant pas le lieu, je me laisse une grande liberté dont j’avais besoin pour l’écriture du roman. Pour ce qui est de l’époque, je crois qu’on peut deviner avec quelques éléments du texte, mais j’ai aussi fait ce choix parce que l’époque n’a pas d’importance à mon avis, si ce n’est de ramener le lecteur à des choses qui peuvent lui être familières. Les noms de personnages sont très importants pour moi en littérature et le fait que ceux de mon livre aient tous des « surnoms » ou un mot qui les définit n’est pas anodin. Je crois que ces personnages ont du mal à se construire et malgré un désir de se débrouiller seuls, ils comptent beaucoup sur les autres. D’ailleurs la Vieille finit par appeler sa blonde Shiver, alors que ce surnom vient de la bleue… allez savoir…

Que représente la nature pour toi, que ce soit dans la vie ou en littérature ? Elle est en tout cas omniprésente dans le texte, presque comme un personnage à part entière …

Elle est importante, précieuse et vitale pour moi et pour l’humanité. Sans elle on meurt, sans les océans, sans les forêts, les animaux sauvages : les Hommes ne peuvent pas vivre. J’ai eu la chance de grandir très proche de la nature, notamment de la forêt et mes parents ont partagé avec moi un grand respect des animaux, des arbres, des rivières que j’ai gardé en grandissant. J’ai besoin d’elle pour être bien dans mes baskets et j’ai besoin d’elle pour écrire. En fait, plus que le mot nature, le mot qui convient le plus pour moi est un terme anglais : wilderness. Nature sauvage. C’est ça qui est important pour moi. J’écris beaucoup de courts textes d’une centaine de mots après des randonnées, des ballades ou des rencontres sauvages avec des animaux. La nature m’inspire pour l’écriture et je crois vraiment que sans elle je n’écrirais pas, ou différemment. La relation de l’Homme à la nature m’intéresse en littérature et c’est aussi pour cela que je lis beaucoup de romans américains et notamment du nature writing. Je suis très heureuse de voir qu’elle est un personnage de mon roman pour certains lecteurs, parce que pour moi, la nature est un personnage de nos vies aussi. J’ai souvent très peur de ce qu’on lui fait, même à petite échelle, en France par exemple, du manque de respect et d’écoute qu’on lui accorde.

Ce sont les personnages féminins qui semblent « mener le bal » dans ton roman. Les hommes, sans être absents, se font discrets, presque trop, au risque de contribuer au déséquilibre qui entraîne la famille vers son implosion … Que peux-tu nous dire à ce sujet ?

J’ai l’impression qu’on peut être discret ou absent et devenir important pour le récit… Mais effectivement il y a une bombe à retardement dans cette famille qui est accélérée par le fait que certains se mettent en retrait et refusent de parler ou de s’interposer. Je voulais écrire sur les relations humaines et les non-relations se sont imposées pendant l’écriture, les non-dits, l’attente de confrontations, la fuite. Par contre, si les hommes sont absents, j’ai quand même l’impression que Jésus, lui, est mis de côté malgré lui. Je suis très attachée à ce personnage, je crois même que c’est lui le pilier le plus solide, même si très fragile, de la famille. Mais effectivement, les personnages féminins sont sur le devant de la scène. Il y aussi une idée de relation avec la mère sur plusieurs générations, de mère de substitution, de réflexion sur la rupture maternelle.

Voyager, écrire, être au plus près de la nature et de la vie sauvage : c’est la vie rêvée de Lune Vuillemin ?

Oui, voilà ! On rajoute des rires, des rencontres et lire des livres et c’est la vie rêvée. Profiter de la nature sauvage surtout, tant qu’elle est là, encore à peu près intacte. Surtout, j’aime l’absence de sons humains dans la nature. J’ai la chance de vivre avec un randonneur, amoureux de la vie sauvage avec qui je marche souvent en silence, en tout cas dans le calme et le respect de la nature. Je ferai de mon mieux pour continuer à voyager, et je compte écrire un deuxième roman. En tout cas je vais profiter du voyage que m’offre la publication de ce premier roman, des rencontres avec les lecteurs et leurs retours: si précieux.

Question subsidiaire : si tu devais ne retenir qu’un livre lu en 2019, lequel choisirais-tu et pour quelles raisons ?

Pour ta dernière question, je triche, je t’en donne deux mais ils sont courts et du même auteur : Lune de loups et La Pluie Jaune de Julio Llamazares. J’ai découvert cet auteur espagnol cette année, un peu par hasard, ma mère a décidé de m’offrir une pile de livres trouvés dans des boîtes à livres où mon prénom se trouvait dans le titre… De cette pile, je n’ai pour l’instant lu que « Lune de loups », et après l’avoir fini j’ai couru en librairie chercher La Pluie Jaune. Ce mec est incroyable. Son écriture est d’une puissance à faire ployer les arbres… C’est dur, c’est brutal mais si poétique… J’en parle à tout le monde autour de moi… c’est juste sublime. Et j’en profite pour saluer les traducteurs qui font un boulot phénoménal pour traduire l’écriture et la langue de cet auteur.

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