Le Lac de nulle part / Indian Creek, Pete Fromm (Gallmeister / Totem) – Aurélie / Seb

Trig et Al sont tous deux contactés par leur père qui leur propose une Aventure. De celles qu’ils faisaient en famille l’été avant leur adolescence : quelques semaines en pleine nature, camping et canoë.

Mais cette fois, les choses sont un peu différentes. Dorie, la mère, n’est pas du voyage, le divorce a été prononcé des années auparavant. L’Aventure ne se fera pas non plus dans les mêmes conditions : le mois de novembre approche, le frère et la soeur hésitent mais cela fait si longtemps qu’ils n’ont pas vu leur père et qu’eux, les jumeaux, n’ont pas été réunis…

Commence alors un « laketrip » où les souvenirs d’un temps qu’on pensait meilleur refont surface en même temps qu’une sourde angoisse monte au fil des jours.

Un huis-clos dans les grands espaces canadiens où les jumeaux et le père erreront autant de lac en lac que dans les méandres de leurs âmes blessées. La construction nous fait quitter le rivage de nos vies pour celles des membres de cette famille, accompagnant Trig dans ses découvertes et ses épreuves successives, comprenant toujours avec un temps d’avance ce qui l’attend et rageant de ne pouvoir l’aider à ouvrir les yeux en douceur.

Pete Fromm est bel et bien le maître de la survie en pleine nature mais on retrouve aussi ici sa façon si particulière de traiter les liens familiaux mêlant une grande douceur à des vérités brutes difficiles à dépasser.

C’est beau, c’est dur, c’est totalement réussi et c’est traduit de l’américain par Juliane Nivelt.

Aurélie.

Le Lac de nulle part, Pete Fromm, Gallmeister, 336 p., 24€60.

Photo : les libraires masqués du Grenier.

“Enfin privé de son blanc manteau neigeux, le monde prenait des teintes plus sombres, vert foncé presque noir, tandis que les tessons gris des nuages restaient partout accrochés et que le blanc de la neige continuait d’orner le sol. Quand je montais assez haut, je me retrouvais à l’intérieur même des nuages, et la distance se transformait alors en un gris de néant, la pluie laissant mes vêtements détrempés de minuscules perles de cristal.

1978. Encore étudiant, le jeune Pete Fromm prend un boulot de surveillance de millions d’œufs de saumons, en pleine montagne, aux confins du Montana et de l’Idaho. Durée de la mission : les sept mois d’hiver. Le job : empêcher la prédation des œufs et casser la glace de la frayère pour maintenir la circulation et l’oxygénation de l’eau de la rivière.

Photo : Sébastien Vidal.

Avec ce récit autobiographique, Pete Fromm nous emporte loin des sentiers battus. Sous sa plume efficace, avec un formidable talent pour la narration, il déploie, rien que pour nous, ce que nous appelons les grands espaces. Avec un sens de l’humour très plaisant, il nous raconte ses sept mois d’isolement dans le ventre des rocheuses, en ne cachant rien de ses erreurs, de son inexpérience et de sa naïveté. Véritable voyage initiatique, il me rappelle le superbe livre de Dan O’Brien, Rites d’automne.
Avec cette histoire, Pete Fromm se montre tel qu’il était en 1978, un jeune homme un peu inconscient qui se questionne et hésite quant à la direction à prendre dans la vie. De corvée de bois en balades, de piégeage en chasse illégale, de lecture en découverte d’une nature impitoyable, s’égrène les heures et les jours dans l’hiver mutique des montagnes rocheuses.
Au-delà de l’exercice de rusticité inévitable pour résister à cette aventure, l’auteur approche l’expérience de la solitude. La vraie, celle qui nous fait nous retrouver seul avec nous-même, et nous fait ouvrir des portes qu’on n’aurait peut-être pas ouvertes si on n’y avait pas été contraint. Parce que lorsque la nuit recouvre tout ce qui tient lieu de monde, que les bruits s’atténuent, que le confort se limite à quelques mètres carrés de chaleur et de toile, d’un poêle, de réserves de nourriture et de quelques livres, on prend la mesure du grand réconfort de la présence d’un animal, en l’occurrence une chienne prénommée Boone. À ce sujet, l’auteur écrit de touchantes pages sur elle, sa fidélité, son absence de jugement, son regard franc porté sur lui.
Indian creek c’est aussi une filiation avec Thoreau, même si la démarche du Pete Fromm de l’époque n’est pas philosophique ni politique. Il en va de même avec Dans la forêt, de Jean Hegland, même famille.

Indian creek. Photo : DR.

Le jeune Pete Fromm entre en nature comme on pénètre dans l’eau froide, crispé et inquiet. Et puis au fil du récit, on le voit s’adapter, s’acculturer. Car ce livre nous montre à quel point nous nous sommes détachés de la nature. Nous avons perdu notre savoir de survie, et là-bas, à Indian creek, les vrais rois, ce sont les animaux. Sans notre technologie, nos moteurs, notre logistique, nous ne sommes rien dans le monde sauvage. C’est dit d’une manière subtile, sans réellement le formuler, mais c’est quelque part entre les lignes.
Indian creek c’est aussi le rapport à la mort, qui survient souvent brutalement en montagne, la vie et la mort, les deux aiguilles du temps qui passe. Ce qui est intéressant à observer dans ce récit, c’est le rapport aux animaux sauvages qui évolue au fil des pages. En premier lieu les animaux croisés sont vus comme des habitants des montagnes, sans véritables droits, ils sont là, simplement. Puis, s’immisce dans les mots, une empathie qui n’existait pas au début, et selon les scènes décrites, que ce soit avec le jeune Fromm ou en compagnie de chasseurs, on subodore une forme de regret à tuer, et un soulagement à assister à l’échec d’une chasse. La seule mort acceptable dans le monde naturel est celle guidée par les règles naturelles.
J’ai senti aussi beaucoup de tendresse dans cette histoire, dans les mots choisis, de la tendresse pour les humains, pour le lieu, pour les lynxs et les ours, pour l’élan et même envers les oeufs de saumons.
Indian creek est une expérience de vie arrivée de manière imprévisible, elle est relatée avec simplicité, comme elle a été vécue, sans jamais être tentée par le sensationnel.
Suivez le jeune Pete, il a des choses à vous raconter.

Traduit de l’américain par Denis Lagae-Devoldère.

Seb.

Indian creek, Pete Fromm, Totem, 250 p. , 9€80.

Cyril Herry, une rencontre – Seb

Crédit photo non trouvé.

J’ai croisé quelques fois Cyril Herry. Dans un café un après-midi d’hiver sur le plateau de Millevaches, à des rencontres organisées à la librairie Page et Plume à Limoges, sur des salons littéraires. L’homme peut apparaître un peu rude, voire sauvage, mais dès qu’il lâche un sourire on comprend qu’on ne risque rien. Cet auteur ne fait pas beaucoup de bruit. Il n’aime pas le bruit. Il travaille dans son coin, écrit, construit des cabanes, anime des ateliers qui tournent autour de l’écriture, avec des collégiens, des « aînés » comme on dit, dans des Ehpad. C’est aussi un des piliers des Nuits noires d’Aubusson. Photographe, romancier, éditeur, rencontre avec un homme qui a les pieds bien ancrés dans la terre et les yeux braqués sur les étoiles.

En exergue de Tempête Yonna, ton dernier roman en date, paru aux éditions IN8, il y a quelques lignes de Jean Giono. Des lignes très belles où l’on reconnaît immédiatement l’écriture de l’intéressé. Pour quelle raison cette entrée en matière ?
J’ai choisi ces lignes parce qu’elles parlent du loup. J’ai une fascination pour cet animal. Son évocation en exergue via les mots de Giono vise à poser une forme de décor symbolique, avant l’ouverture du roman. Les hommes et les femmes sont là, consacrés à leurs activités quotidiennes, soumis à leur propre nature humaine, pourvue d’orgueil, de passion et de faiblesses, et soudain un cri vient semer le trouble, le doute, la peur. C’est une peur inconsciente qu’on assimile au loup, mais qui a peut-être une autre origine. On ne sait pas. Tout ce qu’on sait, c’est qu’une ombre se met à roder autour du lieu de vie des hommes. Le décor est planté.

Dans Tempête Yonna, il y a ce passage : « Il y avait plus de chats que d’habitants et on n’avait jamais rien démoli, à Braconne. Aux décès, on s’était contenté de fermer les volets des demeures comme on clôt des paupières, et les portes comme des bouches. Et on était rentré chez soi. »
Rien que dans ces trois phrases, sourd une connaissance fine du monde de la campagne, des coins isolés. Le parallèle anthropomorphique que tu fais entre la façade des maisons et un visage humain est, je trouve, fameux. As-tu voulu dire que dans ces pays, quand l’occupant de la bâtisse disparaît, une part de la maison meurt aussi, d’une certaine façon ?

Oui, car ces vieilles maisons sont souvent le reflet des êtres qui y ont vécu. Presque tout est inscrit entre leurs murs. Par le passé, j’ai exploré bon nombre de demeures abandonnées, dont certaines avaient l’allure de petits musées figés dans la poussière et la pénombre. Les hommes étaient partis, mais les choses étaient encore là, telles que les morts les avaient laissées, à leur place, palpables mais usées, souvent irrécupérables. Les choses s’en vont plus lentement que les corps.

Ce roman débute après la tempête. Pourtant, la description de son passage aurait pu être un moment intense. Pourquoi ce choix ?

La première page et demi du roman décrit la tempête en cours, mais à un stade déjà bien avancé, c’est vrai. Quand j’écris, je tourne simultanément un film. Je suis réalisateur et cadreur. Et là, dans la salle obscure, après les mentions des producteurs dans le silence le plus complet, le film débute très brusquement : un boucan pas croyable et des branches et des ardoises qui volent dans l’air à l’approche de l’aube et dans les hurlements du vent.
L’histoire a déjà commencé, nous la prenons en cours. Tout simplement parce qu’on la connaît. Elle se déroule à notre époque, ici et maintenant. Les tempêtes et autres catastrophes naturelles sont de plus en plus nombreuses et fréquentes. Incendies, inondations, séismes, ouragans. On ne s’inquiète de leur fréquence que lorsqu’elles nous touchent directement, de plein fouet. J’entends par là qu’il faut avoir tout perdu et de l’eau jusqu’à la taille pour prendre conscience que ce qui se passe est grave. Dans le cas inverse, à distance, on décrète et on lève des fonds. On présente des condoléances aux familles des victimes et, à la rigueur, on envoie un ministre sur place en avion.
Ce qui m’intéresse, c’est « l’après catastrophe ». Et au travers du roman Tempête Yonna, j’ai le regret de redouter que cela puisse être encore pire qu’avant la catastrophe, en dépit des élans de solidarité que l’on peut constater une fois la tempête éloignée – élans réels qui ne durent pas très longtemps. L’individualisme et la convoitise reviennent vite au galop.

Photo : Damien Meyer.

Toujours dans Tempête Yonna, il y a pas mal de très beaux passages décrivant des moments de vie, souvent à plusieurs. Des moments dans lesquels les personnages trichent un peu, font semblant, mentent, font comme ils peuvent. La comédie humaine dans toute sa splendeur et sa noirceur. J’imagine qu’il faut avoir beaucoup observé les gens pour écrire comme ça ?

Je passe beaucoup de temps à observer ce qui se passe autour de moi, mais je prends très rarement des notes en revanche. Je suis attentif aux gestes des autres, à leurs réactions, à des petits signes de rien du tout qui en disent long, au vocabulaire qu’ils emploient, que ce soit lors d’une soirée entre amis ou dans un restaurant, à la terrasse d’un café et dans l’épicerie de mon village, ou sur un quai de gare.
La comédie humaine que tu cites m’intéresse beaucoup. C’est la vie en petit groupe, avant la vie en société. En petit groupe composé de peu d’individus, nous consacrons beaucoup de temps à nous accorder aux autres, c’est-à-dire à un ensemble de personnes qui elles-mêmes font en sorte de s’accorder à ce que les autres leur renvoient. Et nous trichons, en effet. Nous jouons. Nous taisons, ou au contraire nous brandissons, selon les forces à l’œuvre.
En petit groupe, l’individu se sent exister. En société, il disparaît. Il est avalé par le nombre et une grande masse abstraite.

À ce propos, je rebondis. L’être humain semble avoir besoin des autres, de faire partie d’un groupe. Cependant, on observe dans nos comportements, des tendances très fortes à « penser individu », ce qui est dichotomique. Penses-tu que cela vienne de notre mode de vie et des sociétés que l’on nous fabrique qui modifieraient lentement notre instinct profond ancré dans le groupe pour nous pousser vers un fonctionnement individuel ?

Je pense que nous ne sommes pas plus individualistes qu’il y a trois siècles ou vingt mille ans. Seulement, aujourd’hui, c’est beaucoup plus visible. L’individu lambda dispose de très nombreux moyens pour se faire entendre et pour se montrer, pour exprimer ses opinions, sa colère, ses désirs, sa haine. En cela, il me semble que les réseaux sociaux sont un miroir très fidèle de notre société. Ces réseaux grouillent globalement de « moi je » qui brandissent leurs opinions et certitudes au milieu d’une immense foule inarticulée, ou qui tentent simplement de faire savoir qu’ils existent. Il y a de grandes détresses et d’infinies solitudes sur les réseaux sociaux, et ainsi à la base même de notre société, puisqu’elle se compose de dizaines de millions d’individus.

Photo : Loïs Moreno.


Page 152, il y a cette phrase : « Elle suivit le petit chemin qui menait au sommet du pré, sans se retourner, et se fit gober par l’obscurité. » À première vue, c’est une phrase anodine. Mais si on y regarde de plus près, elle est complexe. En 21 mots, tu plantes un décor, une ambiance (on sait immédiatement que l’on est à la campagne), et tu fais apparaître une image forte (et se fit gober par l’obscurité). C’est un style épuré et travaillé qui me rappelle Jean-Patrick Manchette.

Merci pour ce compliment ! Je suis entré dans le roman noir avec Manchette. Jonquet et Dantec l’ont suivi de près. L’épure m’intéresse, mais je reste très attaché aux descriptions, aux détails qui semblent inutiles au premier abord, et qui jouent pourtant un rôle important dans le cadre d’une scène, d’une phrase, d’un geste.
Lorsqu’on lit, les détails acquièrent une importance particulière, un poids bien spécifique, un temps qu’il faut consacrer aux mots si l’on veut avancer, contrairement au cinéma qui va beaucoup plus vite et où le regard, dépassé par les dimensions de l’écran, n’a pas le temps d’assimiler tous les détails.

Page 175, il y a un magnifique passage sur les veillées. Sur l’importance d’être ensemble. D’ailleurs, il y a pas mal de scènes qui se déroulent à table ou autour de la table. Pour toi, c’est un moment propice pour faire passer des choses ?

Mes arrière-grands-parents maternels étaient des paysans. Les veillées et les banquets étaient des traditions liées à des récoltes et aux saisons, à des événements cruciaux dans l’année, mais aussi à l’importance de se réunir, d’échanger.
Qu’il s’agisse d’éplucher les châtaignes au coin de l’âtre en parlant, de célébrer la période des moissons ou de découper le cochon en festoyant, être ensemble était essentiel. C’étaient là des activités qui ne pouvaient pas s’effectuer de façon individuelle ou strictement familiale, chacun dans son coin. C’était toujours l’affaire d’un village entier, voire d’autres environnants. C’était de la vie.
Nous continuons d’avoir besoin et envie d’être ensemble, pour des raisons diverses, souvent très éloignées de la découpe du cochon – que nous trouvons à présent en grande surface, en barquette.
La nécessité de festoyer autour d’une table ou d’un feu est quelque chose d’humain qui remonte à la nuit des temps. Tout ceci s’est perdu aujourd’hui, sauf si l’on s’aventure en des secteurs géographiques ou différentes traditions ont résisté aux ouragans de la modernité dévoreuse de sens. Aujourd’hui, il est extrêmement courant d’employer ce terme : « Faire la fête ». Mais de quelle fête parle-t-on ? D’aucune, la plupart du temps, sauf si un anniversaire ou l’enterrement d’une vie de garçon coïncide avec l’envie de festoyer en question. Le plus souvent, nous faisons la fête pour rien de particulier. Le sens s’est fait la malle.

La veillée. Photo : DR.

Dans Tempête Yonna, tu présentes une nature défigurée, qui s’est en quelque sorte auto-mutilée. Or, ce qui se joue à Braconne, humainement parlant, est du même ordre. Était-ce un parallèle volontaire ou bien est-ce apparu au fur et à mesure de l’écriture ?

La nature ne s’auto-mutile pas, elle se régule. La plupart des espèces animales se régulent également, souvent grâce à des maladies, et mieux encore lorsqu’il s’agit d’espèces végétales, ceci sans la moindre intervention de l’homme.
L’homme proteste et réagit de façon virulente (voire guerrière) lorsqu’un phénomène vient compromettre ses récoltes (ou menacer son business tout simplement). Ceci n’a rien à voir avec la nature. L’homme s’est proclamé espèce bien à part, séparée de la nature ; une espèce toute-puissante, déconnectée de toute forme de bon sens.
Des utopistes bienveillants et militants pacifistes continuent de prétendre qu’il n’y a pas lieu de distinguer l’homme de la nature, puisque par définition l’un est un fruit de l’autre. Mais ce que l’homme a fait nous a distingués depuis longtemps de la nature. Cela remonte à des siècles.
Il y a effectivement deux tempêtes dans mon roman : celle qui fait tomber les arbres comme des allumettes et celle qui souffle entre les êtres humains. Il y a aussi deux Yonna dans l’histoire : la tempête et une jeune femme. Cette dernière, à sa façon et dans une mesure plus subtile, va bouleverser autre chose que le paysage. Elle va impacter certaines des quinze personnes prisonnières dans le hameau Braconne. La première « tempête Yonna » est un prétexte pour faire entrer la deuxième en scène.

Quand on rencontre, les uns après les autres, les personnages de Braconne, on ne peut s’empêcher de penser que c’est un condensé de la société. Voulais-tu reproduire sur un petit périmètre ce qui se déroule à un plan plus vaste ? As-tu eu des surprises en mettant en œuvre cette « expérience » ?

Oui, Braconne est un microcosme. Une expérience, en quelque sorte. Peu de temps après la mort de Jésus Christ, les Gnostiques, dans les déserts égyptiens, ont considéré que les étoiles dans le ciel étaient des trous que Dieu avait taillés dans un couvercle posé sur la terre. Trous par lesquels il allait pouvoir observer l’évolution d’un essai qu’il avait complètement raté : l’homme.
Ce même homme qui a colonialisé (et massacré) des populations entières, qui a inventé l’esclavagisme et qui continue de perfectionner des missiles. Je ne crois absolument pas en Dieu et, globalement, je n’ai (presque) aucune foi en l’homme. C’est ce « presque » qui me pousse à continuer d’écrire et à côtoyer quelques-uns de mes semblables.

© ms_funkyfoxy / Instagram

Avec des évènements extrêmement crédibles (tempête, grève générale), tu fais prendre conscience de la fragilité d’un mode de vie basé sur l’individualisme, la circulation et la dépendance à des produits qui viennent de loin. Dans le roman, on rencontre des personnages qui ne sont absolument pas préparés à vivre coupés du monde et avec les moyens du bord. Tu peux nous en dire plus ?

Je connais beaucoup de personnes qui seraient complètement perdues en cas de grève générale et durable des transports, donc d’interruption de l’acheminement de denrées « vitales » dans toutes les sortes de lieux de distribution, de la grande surface à la pharmacie, en passant par la station essence et le bar-tabac. Cette situation n’est pas inimaginable du tout. Tout le monde le sait, mais tant que l’événement en question ne nous atteint pas concrètement, tant que nos habitudes quotidiennes et notre confort ne sont pas ébranlés, on ne réagit pas. On sait, mais on ne bouge pas. On n’anticipe rien du tout. Je suppose qu’on s’imagine que les gens au pouvoir trouveront toujours des solutions pour subvenir à nos manques ? Ou qu’elles tomberont du ciel, les solutions ?
Dans Tempête Yonna, je m’attarde très peu sur le fait que la France est déjà paralysée au moment où la tempête s’abat. Je me focalise sur le village où se trouvent quinze personnes, mais au-delà, dans tout le pays, il est clair que c’est le chaos. Si le lecteur ne garde pas ceci en tête, il ne peut pas comprendre où je veux en venir.

Photo : Cyril Herry.

Une fois que Braconne se retrouve isolé, sans voies d’accès, sans électricité, sans moyens de communication, avec l’obligation de gérer la nourriture, c’est un autre hameau qui prend vie. J’ai trouvé qu’il y avait à ce moment-là, une superposition avec la nature, une sorte de point de rencontre de deux univers qui ne s’étaient pas croisés depuis longtemps.

Dans cette situation, nous ne pouvons pas ignorer l’impact que les éléments peuvent produire sur nous. La pluie en premier lieu. L’eau qui s’infiltre et qui détruit tout sur son passage. Puis le vent et la nuit. Dans le roman, les personnages, même s’ils disposent de bougies, de nourriture et de boissons pour un certain temps, craignent de manquer de tout cela à très court terme. Inconsciemment, ils redoutent d’être pris au piège au fond d’une caverne par le loup qui rode depuis le début du roman.

Tous les personnages qui vivent à Braconne sont intéressants et travaillés, même ceux qui sont au second plan. Saul possède un profil particulier. C’est une sorte d’Atlas qui soutient le hameau sur ses épaules. Comment as-tu élaboré ce personnage ?

Saul possède une expérience et un savoir qui vont permettre au groupe de ne pas partir dans tous les sens, de ne pas céder à l’instinct et à la panique. Mais Saul traîne aussi ses boulets et porte ses cicatrices. Il en va de même pour Yonna. Ni l’un ni l’autre n’agira dans la douceur, car chacun sait que cette histoire est peuplée de prédateurs blessés. C’est une histoire très humaine.

Dans un entretien pour la revue Éclairs de l’ALCA (Agence livre, cinéma et audiovisuel de Nouvelle Aquitaine), tu dis que la lecture d’un roman saisissant peut perturber celui que tu es en train d’écrire. Explique-nous ça.

Quand je suis en période d’écriture, je lis très peu, voire pas du tout. Je regarde plutôt des films, je jardine et je vais marcher dans les bois. Il y a pas mal d’années de ça, j’ai constaté que l’œuvre de certains auteurs pouvait produire de l’ombre sur mes propres textes. C’est compliqué à expliquer et difficile à vérifier. Ce sont des moments où le grain spécifique de l’écriture d’un auteur vient infuser dans le corps de ton grain à toi. Tu ne t’en rends pas compte, sauf si tu prends du recul. Sauf si tu laisses reposer ton texte suffisamment longtemps. Sauf si tu admets la présence de l’ombre d’un autre auteur sur le corps de ton écriture à toi. Auquel cas, mieux vaut détruire le texte.

Tu dis aussi que c’est le roman qui décide quand tu dois écrire et que t’imposer des horaires est inconcevable.

Je ne m’impose jamais d’horaires. Toutefois, j’ai une bien meilleure disposition à écrire le matin de très bonne heure, quand il fait encore nuit. Des heures avant l’aube à vrai dire. J’aime bien aussi poser quelques lignes en fin de journée, avec un verre. Je n’appelle pas ça des horaires.

Je dirais que ta méthode c’est « phrases courtes pour les dialogues » et phrases longues pour les descriptions pour qu’on les voit se dérouler comme si on faisait un panoramique. C’est une règle ou plutôt quelque chose qui tient de l’instinct d’écriture ?

Le terme « panoramique » que tu emploies à juste titre vient de la photographie, et donc du cinéma. Quand j’écris, je visualise chaque décor, chaque personnage, chaque déplacement. En revanche, je ne calcule ni la longueur des dialogues ni celles des descriptions. Il n’y a pas de règle.

Tu as travaillé avec les résidents de l’EHPAD de Chambon sur Vouèze. Tu leur as demandé d’effacer les noms des rues et d’en inventer pour mettre à la place. Ça a donné des Place des mémés foudroyées (c’est tellement poétique !) ou Quai des bagarreurs. Est-ce que ça veut dire que ce qui s’est passé est plus important que ce que les gens ont fait ? Ce travail a dû être mutuellement très enrichissant ?

J’ai travaillé avec ces personnes à l’occasion d’une résidence d’écriture dont j’ai bénéficié à la Métive, à Moutier d’Ahun, en Creuse. Malheureusement, les confinements successifs et le virus lui-même m’ont empêché de rencontrer les résidents de l’EHPAD. Nous n’avons échangé qu’en visio et ce fut très frustrant, même si chacun a su trouver du plaisir à travailler sur cette idée de carte dont on efface les noms. Il s’agissait d’une carte sur laquelle les rues, les avenues, les squares portaient des résumés de souvenirs personnels, au détriment de la mémoire collective. L’exercice invitait les participant à revisiter la ville ou les villes qui avaient importé pour eux, leurs routes, leurs souvenirs, bons ou mauvais. Mais au final, c’est le plan d’une ville imaginaire et collective qui a résulté de cet atelier.
Ce projet de résidence s’intitulait Topos. Il a également associé deux écoles primaires et un lycée agricole. Contrairement aux résidents de l’EHPAD, j’ai pu rencontrer ces jeunes, mais le Covid a vraiment semé la pagaille.

Tu t’impliques dans des ateliers d’écriture en milieu scolaire. J’imagine que ça doit être à la fois intimidant et intense à vivre ? Quel est le rapport des jeunes à l’écriture et la lecture ?

Cela fait une douzaine d’années que j’interviens en milieu scolaire, principalement avec des classes de troisième et de seconde. Il y a cinq ans, j’ai été amené à animer un atelier d’écriture dans le collège où, adolescent, j’ai passé quelques années. Le collège Pierre de Ronsard, à Limoges. C’était à la fois émouvant, à la fois intimidant. Je connaissais les lieux par cœur, mais plus aucun prof de l’époque n’était plus en poste ici. Je me suis revu ado dans la cour de récré et dans les couloirs. J’ai retrouvé des numéros de salles et une ambiance. Je suis en quelque sorte revenu trente-cinq ans en arrière, et je ne me suis pas senti du tout adulte parmi tous ces jeunes qui occupent le collège aujourd’hui. Ce sentiment a disparu aujourd’hui.
Il est très difficile de parler du rapport des jeunes à l’écriture et à la lecture. D’un jeune à l’autre, le rapport change. D’un enseignant à l’autre et d’une famille à l’autre également, bien entendu. La lecture est une histoire de rencontre qui a lieu ou pas. Le livre peut devenir un allié pour un jeune, ou au contraire un étranger, selon de quelle façon la rencontre a lieu à un moment donné de la vie. Je reste convaincu que beaucoup de livres qui figurent dans les programmes scolaires compromettent toutes les chances que cette rencontre se fasse. Imposer Balzac ou Hugo à des adolescents en 2021 est complètement aberrant.

Tu es passionné de photographie. D’ailleurs, tu as déclaré que les mots et les images étaient devenus très tôt tes alliés dans la vie. Pour le roman de Franck Bouysse Grossir le ciel, est-ce que ce sont les mots de l’auteur qui t’ont poussé à réaliser la photo de couverture ? Veux-tu nous raconter l’histoire de cette rencontre ?

La photo du roman provient d’une toute petite ferme abandonnée dans laquelle j’ai passé un assez long moment ce jour-là, à traquer des détails, des instants, des lumières. J’ai dû ramener une quarantaine de photos de cette session. L’ampoule a fait l’unanimité. C’est Franck qui avait souhaité que je réalise la photo de ce roman paru à la Manufacture de livres.
Lui et moi, on s’est rencontrés peu après la sortie de nos premiers romans respectifs, en 2008. On est rapidement devenus amis. Nos univers se combinaient très bien et on appréciait tous les deux les longs dialogues autour d’un feu avec un bon vin. On parlait de choses de la terre et de littérature. Et puis nos chemins se sont séparés.

J’ai été très heureux de lire que ton premier choc littéraire fut Malataverne, de Bernard Clavel. J’ai beaucoup lu cet auteur qui, il me semble, est un peu oublié et mérite d’être redécouvert. Sa façon, par exemple, de raconter le grand nord américain et les premières nations est superbe et sensible. Peux-tu nous parler de ce premier choc ?

Je n’ai pas lu ce pan de l’œuvre de Clavel que tu évoques. Pour écrire Malataverne, l’auteur est parti d’un crime commis à la fin des années 20, en pleine campagne, par trois adolescents qu’il connaissait, tandis que lui n’avait que six ou sept ans. Ce drame l’a marqué. Il s’en est inspiré pour écrire ce roman, paru quarante ans après les faits.
Malataverne m’a impacté car j’ai retrouvé dans ses pages un univers qui m’était très familier : la campagne, les champs, les bois, les chemins de terre boueux… Mes arrière-grands-parents possédaient une ferme et une exploitation agricole. Ajoutons à cela quelques menus péchés que j’ai commis, et on obtient des échos assez forts.

Dans un entretien, tu as dit qu’il y avait un monde entre écrire la nature et raconter des histoires qui se déroulent à la campagne. J’aimerais beaucoup que tu développes.

En disant cela, j’ai voulu pointer la différence entre les auteurs qui travaillent la langue, qui la font chanter et souffrir, et ceux qui écrivent juste assez bien pour avoir un 14 en dissertation.

Cyril Herry - Portrait (par lui-même) - Portail des médiathèques des Landes
Photo : Cyril Herry.

Une dernière pour la route. Est-ce qu’écrire un roman c’est comme construire une cabane ? Y a-t-il des points communs ?

Oui, il y en a plein. La cabane possède un squelette qu’il s’agit d’habiller ensuite, d’organiser, d’enrichir. La construction de la cabane reste d’ailleurs à mes yeux le moment le plus passionnant de l’aventure. C’est une autre histoire qui commence quand elle est terminée, comme le livre fait son voyage une fois qu’il est édité. L’auteur l’habite toujours, bien sûr, mais il n’intervient plus sur le corps de l’œuvre.

Tempête Yonna, Cyril Herry (Éditions In8) – Seb

« Ici comme partout, on avait dressé des calvaires aux intersections de petits chemins. Tissé des légendes autour d’une pierre ou d’une fontaine cachée dans les bois. Orné des stèles de portraits émaillés de nouveau-nés, de veuves, de vieillards. Gravé et souligné à la feuille d’or des noms d’hommes fauchés aux combats. »

Photo : Sébastien Vidal.

De nos jours, quelque part. Braconne, un hameau peuplé de quinze personnes et quelques animaux. Une tempête vient de se défouler sur la région. Tout est dévasté. Les routes coupées, les lignes électriques et téléphoniques ravagées, les relais utilisés par les téléphones portables hors-service. Cette catastrophe vient s’ajouter à une sévère grève générale qui paralyse le pays. Braconne est coupé du monde, pire qu’une île au milieu de l’océan. Il va falloir s’entraider pour tenir. Mais au hameau, de vieilles blessures suppurent, quelque chose gronde…

J’ai découvert Cyril Herry en tant qu’auteur avec Scalp, un excellent roman noir qui est paru aux éditions du Seuil. J’avais beaucoup aimé cette ambiance sèche, cette écriture âpre mais non dénuée de poésie. J’avais aimé les personnages complexes et ce qui était traité en arrière-plan. Autant dire que j’arrivais en confiance dans cette Tempête Yonna.

Et j’avais raison. Quel roman ! d’emblée je le dis, ce roman intègre la bande des quatre ou cinq livres que j’ai préféré cette année. Et j’en ai lu des sacrément bons.

Photo : Pascal Chareyron.

Je vais éprouver des difficultés à vous expliquer pourquoi, mais quelque chose dans ce livre m’a captivé. Une force noire, une atmosphère, quelque chose qui tenait de l’attraction. La très haute qualité narrative n’y est certainement pas pour rien. Une gourmandise de 334 pages. J’en voulais encore ; en fait, j’en aurais bien repris pour 200 pages de rab.

D’abord, l’auteur ne tombe pas dans la facilité. Il place son récit en pleine cambrousse, un endroit isolé où il ne passe rien. Enfin, presque rien. Tisser une histoire à partir de ce terreau est un défi, sauf si on connaît bien la campagne, sauf si on a bien observé, sauf si on sait s’y prendre. J’ai décelé dans le façonnage des personnages, une savante aptitude à observer, presque guetter, surveiller ses semblables. Un romancier qui se respecte, doit faire cela. Il passe du temps à regarder autour de lui, confisquer des gestes faits par autrui, à emprunter des expressions formulées par d’autres pour les utiliser ou les transformer. Un romancier qui fait bien son travail, sait attraper au vol des scènes anodines en apparence, mais seulement en apparence. Un romancier qui sait ce qu’il fait doit se tremper dans la vie quotidienne, générer des interactions avec le vivant, en tirer une substance, sa substance, et produire son miel, noir de préférence.

Photo : Loïc Venance.

Autre difficulté, l’auteur a décidé de ne pas mettre en scène le passage de la tempête. Un moment de bravoure potentiel dont il se prive pour le bien de l’histoire. Il y a une forme d’ascétisme dans l’écriture de Cyril Herry, on est loin de la profusion de mots, de formules, et pourtant il ne manque rien. Le juste nécessaire se pose sur le papier, et ça donne des maisons simples mais possédant une forme de beauté, et surtout, faites pour durer. L’écriture de Cyril Herry est faite pour durer. Il n’y a pas de tricherie comme il m’arrive d’en dénicher parfois dans certains livres, des facilités scénaristiques pour relier les trajectoires asymptotiques, pour rendre semblable ce qui ne pourra jamais l’être, même avec beaucoup d’imagination et une grosse dose de naïveté. Vous ne trouverez rien de ces poussières de poudre de perlimpinpin dans ce roman. Tout est crédible, horriblement crédible. Quand on lit Tempête Yonna, on est dans la fiction, mais ça ressemble d’une manière puissante à la réalité, et la réalité dépasse toujours la fiction.

En Creuse, l'écrivain Cyril Herry fait travailler écoliers et retraités sur leur territoire
Photo : Aurore Claverie.

Cyril Herry, avec sa prose travaillée, fait avancer son affaire avec talent. Ça ne se voit pas, et c’est très dur de ne pas faire apparaître le squelette, les ficelles. Lui, il y parvient en artisan chevronné, compagnon du devoir d’écrire une bonne histoire. Une sacrée bonne histoire.

Je ne dirai rien de ce qui s’y passe, à Braconne. Ce serait gâcher. Ce que je peux dire en revanche, c’est que ce superbe roman pose des questions très pertinentes. Comme, notre mode de vie est-il adapté à la brutalité de la Nature ? À quel moment l’homme redevient-il une bête ? Où se trouvent les limites de la solidarité ? Qu’est-ce qui nous réunit vraiment ?

Voilà un très bon début de programme, vous ne trouvez pas ?

Mais entre les moments de fureur qui passent dans ce livre comme des ouragans, on rencontre des passages d’une grande douceur, des passages de poésie. J’ai en tête cette élégie aux soirées, ce que l’on appelait les veillées. Des lignes sur la perte, sur la solitude. Et puis la Nature, omniprésente, arbitre tentaculaire, au-dessus de la mêlée. Et comme le dit l’auteur, il y a un monde entre raconter une histoire qui se passe dans la nature et raconter la nature. Lui, il raconte la nature, aucun doute.

La nature, et les petits animaux que l’on nomme « humains » qui gravitent dans son champ, qui gesticulent dans leur solitude et leurs névroses, qui ne voient pas bien loin, qui s’efforcent de survivre, entre le statut de prédateur et celui de proie.

« Elle suivit le petit chemin qui menait au sommet du pré, sans se retourner, et se fit gober par l’obscurité. »

Elle n’a l’air de rien cette phrase. Et pourtant. Il y a du boulot derrière. Du boulot pour parvenir à cet équilibre, cette sobriété qui donne toute l’ampleur à la scène qui se déroule. Ça fait naître l’image, on y est. Jean-Patrick Manchette n’aurait pas renié cette phrase-là.

J’ai assez dit du bien. Allez voir vous-même de quoi il retourne, rejoignez Braconnez tant qu’il est temps, et faites-vous gober par l’obscurité.   

Seb.

Tempête Yonna, Cyril Herry, éditions In8, 332 p. , 19€.

Un coup d’oeil dans le rétro – 2021 en quelques titres

Au moment où le blog fête sa deuxième année d’existence, l’heure du bilan a sonné. Si 2021 n’a pas forcément été à la hauteur de nos attentes (bel euphémisme), on pourra néanmoins se réjouir de quelques lectures bienvenues, attendues ou pas, qui nous ont permis de voyager un peu ou d’oublier pour quelques heures le marasme ambiant. L’équipe d’Aire(s) Libre(s) s’est donc prêtée avec plaisir à la désormais rituelle sélection de l’année. Il s’agit là de livres lus en 2021, sans tenir compte de leur date de publication. On y retrouvera nombre d’éditeurs dont nous aimons et suivons le travail avec attention, de nouvelles voix et de vieux briscards. Bref, de quoi démarrer 2022 tranquillement en attendant les nouveautés qui se bousculent au portillon et parmi lesquelles on a déjà repéré quelques textes qui devraient apporter un peu de lumière en ces temps obscurs (oui, c’est grandiloquent mais l’époque s’y prête). Merci à vous de nous lire, Aire(s) Libre(s) saison 3, c’est parti !

Yann

Pour moi, cette année aura été placée sous le signe de la nouvelle, avec pas moins de trois recueils sur 10 titres retenus. De nouvelles voix dont chacune m’a marqué à sa façon, déstabilisé ou amusé, intrigué ou bouleversé. À ce titre, Indice des feux est réellement une des plus belles lectures de ces dernières années et la nouvelle titre m’a pris au ventre avec une intensité rarement rencontrée en littérature. On trouvera finalement dans cette sélection peu d’auteurs confirmés mais il aurait été difficile de ne pas y faire apparaître Richard Powers, Lance Weller ou James Sallis qui parviennent à nous toucher à chaque livre. Pour faire simple, 2021 est à nouveau une belle année de lecture et il faudra s’en réjouir tant le besoin d’évasion s’est fait ressentir durant les douze derniers mois.

Indice des feux d’Antoine Desjardins (La Peuplade)

Western Spaghetti de Sara Ànanda-Fleury (Le Quartanier)

Les oiseaux du temps d’Amal El-Mohtar et Max Gladstone (Mu)

Francis Rissin de Martin Mongin (Tusitala / Pocket)

Le cercueil de Job de Lance Weller (Gallmeister)

Sidérations de Richard Powers (Actes Sud)

Sarah Jane de James Sallis (Rivages / Noir) – Chronique à venir

Lorsque le dernier arbre de Michael Christie (Albin Michel / Terres d’Amérique)

Presqu’îles de Yan Lespoux (Agullo Court)

Les plus observateurs d’entre vous auront noté que seuls neuf titres apparaissent sur la photo. Le 10ème est une bande dessinée exceptionnelle qui s’est hissée sans mal au-dessus du lot cette année. Il s’agit de Carbone et Silicium de Mathieu Bablet, chez Ankama.

Mélanie

Sidérations de Richard Powers (Actes Sud)

Au printemps des monstres de Philippe Jaenada (Mialet-Barrault)

La carte postale d’Anne Berest (Grasset)

Ultramarins de Mariette Navarro (Quidam)

Memorial Drive de Natasha Trethewey (L’Olivier)

The white darkness de David Grann (Éditions du sous-sol)

Les enfants de la Volga de Gouzel Iakhina (Noir sur Blanc)

Là où nous sommes chez nous de Maxim Leo (Actes Sud)

Et puis ça fait bête d’être triste en maillot de bain d’Amandine Dhée (La Contre-Allée)

Par instants la vie n’est pas sûre de Robert Bober (P.O.L.)

Seb

Tempête Yonna de Cyril Herry (In8) – Chronique à venir.

Le continent de Raphaëlle Riol (Le Rouergue)

L’ancêtre de Juan José Saer (Le Tripode)

La certitude des pierres de Jérôme Bonnetto (Inculte)

Julius Winsome de Gérard Donovan (Le Seuil)

La route de Cormac McCarthy (L’Olivier)

Une confession de John Wainwright (Sonatine10/18)

Tordre la douleur d’André Bucher (Le Mot et le Reste)

L’homme incendié de Serge Filippini (Libretto) – Chronique à venir.

Le pouvoir du chien de Thomas Savage (Gallmeister / Totem)

Aurélie

Division avenue de Goldie Golbloom (Bourgois)

Un bref instant de splendeur d’ Ocean Vuong (Gallimard)

Le Coeur à l’échafaud d’Emmanuel Flesch (Calmann-Levy)

Hamnet de Maggie O’Farrell (Belfond)

Indésirable d’Erwan Larher (Quidam)

Le silence selon Manon de Benjamin Fogel (Rivages / Noir)

Les Contreforts de Guillaume Sire (Calmann-Levy)

La Porte du voyage sans retour de David Diop (Le Seuil)

Nous sommes les chasseurs de Jérémy Fel (Rivages)

Shuggie Bain de Douglas Stuart (Globe)

Fanny

Pour ma pomme, cette année 2021 fut marquée, notamment, par la littérature autochtone et québécoise. Voici les invité-e-s de cette table idéale de discussion 🙂

Photo: Fanny Nowak.

En attendant Shimun de Laure Morali (Boréal). Un chemin poétique en Côte Nord, au sein du pays de Papakassik. L’auteure, d’origine bretonne et grande amie de Joséphine Bacon, te parle, dans sa langue sensible, de ce peuple qu’elle chérie tant, de cette terre Innue. C’est une échappée, belle comme un chant de liberté.

Peuplement de Mahigan Lepage (Leméac). Gaspésie, années 70, une gang d’amies porte des rêves de vivre ensemble, au plus proche de la terre. Une galerie, plus qu’attachante, de personnages hauts en couleurs portés par une plume magnifique. Un très grand petit livre.

La rivière de Peter Heller – traduction Céline Leroy – (Actes Sud). Haletant ! Un feu fou furieux courant après des personnages qui peuvent en cacher d’autres… c’est diabolique et grandiose. Le maître Peter Heller à son meilleur.

Notre cœur bat à Wounded Knee – L’Amérique indienne de 1890 à aujourd’hui de David Treuer – traduction Michel Lederer -(Albin Michel). J’aurais franchement adoré avoir David Treuer comme prof d’histoire ! Voici un monument d’érudition ou comment aborder, avec une facilité désarmante, la question de la réalité autochtone américaine et prendre les chemins de traverse qui rendent l’aventure encore plus palpitante. Love it !

Mononk Jules de Jocelyn Sioui (éd. Hannenorak). Coup de cœur partagé avec l’équipe de la librairie Hannenorak de Wendake. L’auteur, dramaturge et marionnettiste, revient sur un sacré personnage de sa famille: Jules Sioui. Et ça déménage sévère avec cet humour mordant qui caractérise un Jocelyn passionné passionnant. Un récit nécessaire, drôle, plein de charisme, d’intelligence et parfois… d’effroi.

Auassat – à la recherche des enfants disparus d’Anne Panasuk (éd. édito). In-dis-pen-sa-ble, et une chronique à venir en Aire(s) Libre(s). J’ai été bouleversé, littéralement. Avec sa plume précise et vive de journaliste et d’anthropologue, l’auteure mène l’enquête sur les enfants Innus disparus dans diverses communautés de la Côte Nord aux mains, au début des années 70, des pères Oblats. Une claque. Pour moi, ce livre devrait être lu et expliqué dans toutes les écoles de Québec, du Canada, de France et de Belgique pour entamer un punaise de gros débat (ouaich ça grogne au dedans) sur notre aveuglement, entre colons et colonisés. Je le réécris: indispensable.

Celui qui veille de Louise Erdrich – traduction Sarah Gurcel – (Albin Michel). Je l’aime d’amour depuis longtemps Louise Erdrich; voici l’un de ses romans les plus flamboyant et personnel. 1953, Dakota du Nord,un homme d’âge mûr et une femme d’âge tendre, deux générations, deux caractères unis par leur idée de la liberté d’être au Monde, une même communauté, celle de Turtle Mountain; ça commence comme dans un film et c’est époustouflant. Du grand Erdrich où tu comprendras toute l’ambivalence et la perversité de la politique blanche à l’égard des réserves indiennes.

Tiohtiá:ke de Michel Jean (Libre Expression). Sur l’hexagone, tu as peut-être entendu parler du très beau succès de « Kukum » et « Maikan » ?(« Le vent en parle encore », titre québécois). « Tiohtiá:ke », signifiant « Montréal« , lieu historiquement connu comme site de rassemblement pour de nombreuses Premières Nations, est ce roman où se retrouvent ceux et celles rentrés détruit-e-s des terribles pensionnats autochtones. Inuit, Cris, Atikamekw, Anishinabés, Innus, pas de ségrégation dans la douleur, et c’est Élie qui nous portera aux confins de son combat. Un foudroyant roman te faisant dépasser les clichés, porté par cette plume vive et toujours aussi humaniste.

Le peuple rieur – Hommage à mes amis Innus de Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque (Lux). Au début des années 70, tout jeune anthropologue, Serge Bouchard arrive à Ekuanitshit (Mingan). Sur de nombreuses années, il nous confie ses rencontres marquantes sur le territoire Innu nommé Nitassinan. Et là, le bonhomme est passionnant. Son récit fluide, t’emporte, sa plume, généreuse, te fait ressentir toute une Humanité, celle avec un grand H.

Kuei, je te salue – conversation sur le racisme de Natasha Kanapé Fontaine et Deni Ellis Béchard (éd. écosociété). Une relation épistolaire moderne entre une romancière-poétesse Innue et un romancier québéco-américain. Tu apprends, tu comprends, tu agis autrement. De l’intelligence et de la sincérité, quoi de mieux en ce moment pour combattre ce racisme affreusement ordinaire.

Born in the Usa – traduction Nicolas Richard – (Fayard). Tu as alors cette impression d’être dans cette ferme du New Jersey aux 1000 guitares, à feuilleter l’album de famille de deux copains, Bruce Springsteen et Barack Obama… what else ?;) Je ne suis résolument pas objective donc je vais t’éviter la montagne de superlatifs. C’est juste « super chouette », voir « exquis ».

Enjoy your meal ! et Belle année à toi !

Photo: Fanny Nowak

Véro

Ohio de Stephen Markley (Albin Michel / Terres d’Amérique)

Pastorale Américaine de Philip Roth (Folio)

Croire aux fauves de Nasstasja Martin (Verticales)

Désert solitaire d’Edward Abbey (Gallmeister / Totem)

My absolute Darling de Gabriel Talent (Gallmeister / Totem)

Impossible d’Erri de Luca (Gallimard)

Une année à la campagne de Sue Hubell (Folio)

Carnets d’explorateurs de Lewis-Jones et Herbert (Paulsen)

Petite sœur, mon amour de Joyce Carol Oates (Philippe Rey / Points)

Indice des feux d’Antoine Desjardins (La Peuplade)

Méridien de sang de Cormac McCarthy (L’Olivier)

Gaëlle

Le démon de la colline aux loups de Dimitri Rouchon-Borie (Le Tripode)

Jours de Sable d’Aimée de Jongh (Dargaud)

D’or et d’oreillers de Flore Vesco (L’École des Loisirs)

Ma tribu Pieds-nus de Stéphane Nicolet (Casterman)

Se faire virer de Manon Delattre (Éditions du Commun)

Les roses fauves de Carole Martinez (Gallimard)

Impasse Verlaine de Dalie Farah (Grasset / Mon Poche)

La folie de ma mère d’Isabelle Flaten (Le Nouvel Attila)

Villebasse d’Anna de Sandre (La Manufacture de Livres)

Ultramarins de Mariette Navarro (Quidam)

Blizzard de Marie Vingtras (L’Olivier)

Pleine terre de Corinne Royer (Actes Sud)

Mortepeau de Natalia Garcia Freire (Bourgois)

À la folie de Joy Sorman (Flammarion)

Hélène

Boccanera, Michèle Pedinielli (Éditions de l’Aube)

Changer d’air, Jeanne Macaigne (Les Fourmis Rouges)

Paresse pour tous, Hadrien Klent (Le Tripode)

Mathilde ne dit rien, Tristan Saule (Le Quartanier)

Le Silence des carpes, Jérôme Bonetto (Inculte)

Les Messagères, Christophe Lambert (Slalom)

Les Fossoyeuses, Taina Tervonen (Marchialy)

Jours de sable, Aimée de Jongh (Dargaud)

Les Étincelles invisibles, Elle McNicoll (L’École des Loisirs)

L’âge du fond des verres, Claire Castillon (Gallimard)

Road trips et littérature : un entretien avec Delphine Bucher

Sur son compte Instagram, elle se présente comme « fanzineuse, illustratrice, autrice ». Last but not least, elle a créé les Éditions de la dernière chance et y publie ses récits Vandura Hotel et Last best place, où elle conjugue deux de ses grandes passions, les voyages et la littérature américaine. Côtoyant le monde du punk rock et celui du fanzine, défenseuse acharnée du Do it yourself, Delphine Bucher semble bouillonner en permanence, toujours entre deux projets, enthousiaste et sincère. Une telle énergie ne pouvant que nous interpeller, il nous a semblé naturel d’échanger un peu avec elle sur ces goûts que revendique également Aire(s) Libre(s).

« Éditions de la dernière chance », « Alaska la dernière frontière », « The last best place » … Tes projets semblent porter l’empreinte de la fin de quelque chose. C’est volontaire, tu avais conscience de ce point commun ?

Pur hasard ! J’ai choisi le nom des éditions de la dernière chance en hommage au livre de Jack London Le cabaret de la dernière chance. Un excellent bouquin et un titre fabuleux, que j’ai piqué et arrangé à ma sauce. Les titres de mes dernières publications sont tout simplement liés aux états américains dont il est question dans mes textes, l’Alaska et le Montana, je ne suis pas allée chercher bien loin, « la dernière frontière » c’est ce que l’on voit imprimé sur les t-shirts dans les boutiques de souvenirs. Je n’ai réalisé ce trait commun que pour la sortie de Vandura Hotel, je ne m’en étais pas rendue compte avant ! Le « dernier » c’est ferme et irrémédiable, mais on apprécie forcément plus les dernières choses, on y apporte un intérêt particulier, elles ont une saveur à part, comme ces heures passées sur la route.
Si je réfléchis encore plus loin, je crois qu’au fond, ça doit me rassurer qu’il y ait une fin à tout. Particulièrement aux voyages, finalement : j’adore voyager, mais j’aime aussi rentrer, retrouver mon confort… et ma bibliothèque.

L’indépendance, la débrouille, pour ne pas dire la démerde, est une notion cruciale pour toi ? Parce qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même ? Par misanthropie ? Timidité ?

Un peu de tout ça je dirais… Mais c’est surtout quelque chose que j’ai en moi depuis toute petite. On m’a toujours appris à me débrouiller, être indépendante, et ne pas trop attendre des autres en général. C’est ancré en moi, j’ai cet esprit Do It Yourself scotché, et ça vaut pour tous les aspects de ma vie. J’ai réalisé mon premier fanzine en solo, pareil pour la linogravure, je m’y suis mise seule chez moi. Si je dois monter un meuble, changer ma chambre à air ou démonter ma machine à laver, je le fais (parfois, je réalise de véritables carnages !). Pour le livre Vandura Hotel, j’ai appris à utiliser des logiciels de mise en page et j’ai tenté… Ma tendance à la débrouille va avec une curiosité et une envie d’apprendre, ça me permet de toujours rester éveillée avec l’envie de faire plein de trucs. Et, bien sûr, je suis une personne solitaire, qui aime le calme et la tranquillité, et pas forcément toujours la compagnie… En voyage, c’est la même chose, mais le problème du budget joue aussi beaucoup. On apprend vite à se débrouiller quand on a des fonds limités mais des envies qui dépassent le plafond. Je ne me vois pas faire autrement en fait, et si c’était simple, ce serait moins marrant non ?

Tu cites Jack London dont on mesure très vite l’importance quand on lit tes récits. Te souviens-tu du titre qui a déclenché cette bougeotte qui semble ne plus t’avoir quittée depuis ?

Effectivement, je cite Jack London à plusieurs reprises dans mes écrits, c’est même le moteur de mes voyages. Je l’ai découvert gamine, alors que je m’ennuyais ferme à un repas de famille, je me suis plongée dans Croc-Blanc. Je ne sais pas à quel âge, très jeune c’est certain, mais je me souviens très bien de ce livre. Une version mal traduite, pour enfants, avec de jolies gravures. Cette histoire m’avait fascinée et donné envie d’aventures dans le Grand Nord, rêve que j’ai pu réaliser en passant une année au Canada. C’est là-bas que j’ai redécouvert Jack London, en préparant un voyage de deux mois en Alaska. J’ai lu et relu ses histoires, imaginant déjà les paysages que j’allais découvrir quelques mois plus tard. C’est toute l’histoire de Vandura Hotel : je suis partie, avec Loïc, mon compagnon de l’époque, en van, rouler jusqu’au cercle arctique pour voir des grizzlies et des aurores boréales. Tout ça sur les traces de cet auteur, qui a baroudé jusqu’au Klondike début 1900, lors de la ruée vers l’or de l’Alaska. De là-bas, il ne rapporta pas de ce précieux métal, mais des dizaines d’histoires glanées au coin du feu les longs soirs d’hiver. J’ai, pendant ces deux mois sur la route, dévoré des récits incroyables de trappeurs, de survie dans la neige, de loups et d’indiens, jusqu’à lui rendre hommage dans sa cabane à Dawson City.
Mais je ne me suis pas arrêtée là, parce que son histoire ne se résume pas seulement au Grand Nord, il y a aussi la Californie, son engagement politique et sa vie à trimer du côté d’Oakland. C’est de là-bas que je suis partie, en 2018, avec Camille, ma jeune sœur, faire un road trip jusqu’à Missoula, dans le Montana (direction la fameuse école littéraire du Montana, où j’avais rendez-vous avec l’auteur Pete Fromm pour une interview).
J’ai eu la chance de passer une journée à Glen Ellen, le ranch de Jack London, voir les ruines de sa maison, la fameuse Wolf House, me recueillir sur sa tombe, voir sa bibliothèque… Et boire une bière au First and Last chance saloon, comme lui ! Trinquant à sa mémoire et à tout ce qu’il m’aura apporté, ainsi qu’aux kilomètres que j’ai eu la force de faire. Tout ça, je le raconte dans The last best place, journal d’un road trip littéraire, fanzine sorti l’année dernière.
C’est encore aujourd’hui un bonheur de continuer à découvrir ses livres, plus d’une cinquantaine : John Barleycorn, son autobiographie d’alcoolique, Le peuple d’en bas, quelques mois passés dans les rues de l’East End à Londres en 1900. Ses aventures de hobo sur les rails à traverser le territoire américain, ou d’aventurier dans les îles du sud. Des récits d’aventures, d’explorations, de voyages, de galères. Sa vie est un vrai roman, et ses histoires s’en inspirent : il fut lui-même pilleur d’huîtres, chasseur de phoques, vagabond, reporter…Je ne m’en lasse pas, et je conseille à tout le monde de découvrir ou re-découvrir cet auteur, dont les traductions malheureuses se sont trop vite retrouvées dans les rayons de littérature jeunesse (mais plutôt d’aller voir du côté des publications de Phébus Libretto par exemple, et les jolies choses éditées par Libertalia).

Si la découverte de Jack London est la première étape d’une initiation à la littérature américaine des grands espaces, quels sont les livres qui sont venus ensuite te bousculer au point de prendre la route au bout de quelques années ?

Quand j’étais toute jeune, le petit-fils de mes voisins m’a envoyé une carte postale d’Alaska, où ils étaient allés pêcher en famille. Je devais avoir une dizaine d’années, et en la trouvant dans ma boîte aux lettres je me suis dit  » pourquoi pas moi ? ». Je crois que cette carte, avec son écriture enfantine, délivrée cornée, a été un premier déclic pour moi, et j’ai réalisé que finalement, si j’en reçois une carte postale, ça ne doit pas être si loin, l’Alaska… J’ai depuis toujours rêvé de parcourir les routes, de l’Alaska au Texas, de la côte Est à la Californie. Malgré tout l’amour que je porte à la littérature des grands espaces et à Jack London en particulier, mon envie de voyage en territoire nord-américain vient aussi de ma passion pour le cinéma. J’ai toujours regardé énormément de films, américains pour une grosse majorité. Voyager aux Etats Unis fut l’occasion de voir de mes propres yeux ces banlieues américaines, ces zones commerciales, ces routes à perte de vue, et tous ces paysages iconiques. L’occasion aussi de me promener au cœur de scènes de la vie quotidienne, telles que l’on peut les retrouver dans les romans de Stephen King par exemple, qui ont baigné mes jeunes années passées à traîner dans les rayons de la médiathèque. J’ai du mal à citer précisément les noms qui m’ont donné envie de prendre la route, j’ai l’impression qu’il s’agit surtout d’un heureux mélange de nuits passées à lire tout un tas d’auteurs et d’autrices. Je n’ai pas de livre de chevet, pas de référence fétiche (hors Jack London, John Steinbeck et Richard Brautigan), mais j’ai une bibliothèque qui déborde à ras bord de romans, récits de voyages, polars, poésie, livres photo, et autres, d’Amérique du Nord. C’est surtout ces années à baigner dans cette ambiance qui m’ont donné envie de prendre le large et d’aller voir tout ça par moi-même. Je vais quand même citer des noms comme James Crumley, Jim Harrison, Mary Karr, JD Salinger, Truman Capote, Harper Lee… qui furent des lectures marquantes. Par contre, on me demande souvent si Sur la route de Jack Kerouac est un livre déclencheur, mais je n’ai pas réussi à le lire jusqu’au bout.

Si la littérature et les rêves qu’elle éveille t’ont donné envie de voyager, les paysages, les endroits dans lesquels tu te rends sont souvent idéalisés, voire fantasmés, non ? As-tu vécu quelques déceptions, voire quelques chocs en découvrant des lieux qui ne correspondaient pas (ou que de très loin) à l’image que tu t’en faisais ?

Beaucoup plus que prévu… J’ai tendance à idéaliser fortement les lieux et les paysages que je rêve de voir, à rester sur l’ambiance d’un film particulier, à une époque qui n’est plus la nôtre, ou à rester dans le ton d’un bouquin…
Ce fut le cas pour Missoula dans le Montana, par exemple. En tombant par hasard sur différents auteurs, dont Richard Hugo, j’ai découvert l’existence de “l’école littéraire du Montana ». J’ai choisi d’y faire un pèlerinage, depuis San Francisco. Malheureusement, en arrivant là-bas, avec pas mal de bornes au compteur et une grosse fatigue, j’ai réalisé que les belles années de la ville, au sens littéraire du terme, étaient derrière. J’ai tout de même eu la chance de rencontrer Pete Fromm, auteur de l’excellent Indian Creek, qui m’a tout de suite prévenue : il n’y a rien à faire par ici ! Je m’attendais à des librairies à tous les coins de rues, des écrivains grattant dans leurs carnets de tous les côtés… La vérité est moins romantique : deux librairies de vieilleries, quelques cafés et un musée à moitié vide, sans la moindre trace des auteurs ayant élu domicile dans le coin dans les années 70. Je pense que c’est ma plus grosse déception, et la plus douloureuse, probablement parce que c’était le but ultime du voyage, mon objectif, le « voilà pourquoi je roule 5000 kilomètres jusqu’à Missoula ». J’ai eu d’autres déconvenues sur la route, surtout avec les grosses villes, comme Las Vegas ou Roswell, des villes attrape-touristes qui finalement n’ont que très peu de charme. J’ai très vite eu envie de mettre les voiles !
C’est souvent ça, finalement, attendre beaucoup de lieux parce qu’on s’est plongé dans un livre génial, mais être confronté à la réalité, qui peut bien souvent être très, très loin des fictions lues. Heureusement, sur la route, l’inverse est aussi vrai, et j’ai eu d’excellentes surprises, dans des lieux sur lesquels je ne misais pas grand chose. Par exemple, de minuscules bleds au fin fond du Texas, je pense à Luchenbach par exemple. Un savant mélange de rencontres, de jolies lumières d’automne, d’une bière fraîche, parfois ça ne tient pas à grand-chose…

Peux-tu nous parler un peu de ta rencontre avec la linogravure, cette technique encore trop méconnue que tu utilises pour illustrer tes livres ?

Je suis tombée par hasard sur cette technique : un copain m’a prêté du matériel qu’il n’utilisait pas. Je me suis lancée un peu n’importe comment, avec quelques accidents (les gouges mal aiguisées, ça coupe…), des impressions à l’envers (comme les tampons, il faut penser à tout graver en miroir…). Depuis, je n’ai jamais arrêté !

Pour expliquer dans les grandes lignes, il s’agit de gravure sur une plaque de linoléum, dont on évide certaines parties, et qui servira ensuite de matrice pour l’impression. Pour faire simple, je dessine, je décalque les traits principaux sur une plaque de lino, puis je vide les parties que je souhaite obtenir blanches/sans encre à l’impression finale. Une fois que je suis à peu près satisfaite, en général après de nombreux tests d’impression, je peux enfin arrêter de creuser et me lancer dans le tirage. Avec un rouleau, j’étale de l’encre sur le lino, je dépose une feuille, puis j’appuie dessus, en « massant » le papier avec une cuillère en bois. Je retire le papier et tadam ! j’ai mon impression. Il n’y a plus qu’à recommencer… Je n’ai pas de formation, je n’ai pas fait d’école de beaux arts ni de stage, je tâtonne, et je continue aujourd’hui à faire des tests, avec des réussites mais aussi beaucoup d’échecs cuisants.

C’est très satisfaisant comme technique, un côté méditatif et relaxant de creuser encore et encore. Pas besoin de savoir parfaitement dessiner, je conseille à tout le monde de tester, c’est hyper accessible comme technique. Pour finir, je crois que ce qui me plait le plus avec la linogravure, c’est que même les trucs ratés rendent bien une fois imprimés.

Pour compléter ton portrait, la musique semble importante pour toi, le punk-rock en particulier. C’est un univers dans lequel tu t’investis également ?

Effectivement, la musique prend une bonne place aussi ! Je suis convaincue que arts graphiques, musique, cinéma, littérature sont complémentaires, et les ponts entre chaque sont incontournables, notamment l’imagerie du cinéma de genre pour pas mal de groupes que j’écoute. J’ai grandi dans une petite ville, Montbéliard, et j’ai eu la chance d’avoir accès à des concerts rockabilly, punk rock, psychobilly, surf music et compagnie grâce à des assos qui se bougeaient un peu dans le coin (et c’est encore le cas, notamment des Productions de l’Impossible), donc de baigner dans un univers stimulant. Par contre je ne me suis jamais investie dans l’organisation de concerts… je me contente d’y assister et de profiter !

Après deux années plutôt particulières où on a dû brider pas mal d’envies, tu as des projets pour l’année à venir et pour les suivantes ? Voyages, bouquins, illustrations, un peu de tout ça ?

Plein de choses, comme toujours, mon cerveau ne s’arrête jamais… J’organise un salon de micro-édition à Lyon avec Ben, mon acolyte, le DIY or DIE, en partenariat avec le festival de cinéma bis Hallucinations Collectives, dont je fais également partie. Ça prend pas mal de temps…
Pour les projets perso, je continue d’écrire, notamment la deuxième partie de Vandura Hotel, qui raconte la suite de nos aventures en van, entre Vancouver et Montréal (en passant par la frontière mexicaine et la Nouvelle Orléans !). Je bosse aussi sur d’autres zines de plus petit format, dont un qui raconte un voyage en solo (catastrophique) en Écosse. Je continue la publication de Zinobium Pertinax, un zine sur les lubies littéraires et les addictions aux bouquins, tout en préparant le sixième numéro de Après nous le déluge, zine d’illustrations d’expressions de la langue française. Je collabore à quelques zines aussi, dont le fameux Chéribibi, qui sera un gros morceau cette année.
Je continue d’exposer mes linogravures à droite à gauche, dans des lieux qui ont du sens pour moi (comme les PDZ à Besançon, la Cave sans nom à Audincourt ou la Face B à Lille), alors je continue de créer et de graver, histoire de renouveler un peu.

Accessoirement, je continue de travailler, parce que j’ai un job à côté, forcément, il faut bien payer le loyer… et les prochains voyages ! J’ai pour projet d’aller voir ce qu’il se passe du côté du Dakota, puis du Colorado. Et peut-être de la Floride aussi. Et un peu d’Angleterre, ça fait longtemps. En gros, je ne suis pas près de m’ennuyer !

Ci-dessous, le lien vers les Éditions de la dernière chance où vous pourrez commander directement les livres auprès de Delphine :

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