Trois femmes, Lisa Taddeo, (JC Lattès) – Aurélie

Même s’il se lit comme un roman, il n’en est pas un. Ce texte est le résultat d’entretiens durant lesquels trois femmes se sont confiées de façon très intimes à l’autrice.

Trois femmes qui s’expriment sans tabou, affirmant leur désir, leurs blessures, leurs certitudes mais aussi souvent leurs doutes concernant une sexualité qu’elles doivent subir, cacher ou savoir revendiquer. Maggie, Lina et Sloane ont des parcours tous différents mais partagent le fait d’être sous l’emprise d’un ou de plusieurs hommes.

Lisa Taddeo le dit bien dans son introduction, elle nous propose une vision tronquée des choses, on est uniquement du côté de femmes qui ont besoin de raconter leur vérité et qui osent le faire. Le pendant masculin reste à distance et c’est bien pour cela qu’on prend autant de plaisir à cette lecture : la voix de ces trois femmes, sans censure, en toute transparence est infiniment rare et précieuse.

En tant que libraire, je vais le placer entre de nombreuses mains, autant pour sa portée féministe que pour la délicatesse qui habite ses pages où tout est dit mais rien ne choque.

Traduit de l’américain par Luc Dutour.

Aurélie.

Trois femmes, Lisa Taddeo, éditions Lattès, 408 p. , 22€90.

En route vers l’Ouest, Jim Harrison (Bourgois / 10 18) – Seb

Photo : Andy Anderson.

[…] aux antipodes de la science-fiction, l’authentique machine à remonter le temps fonctionne seulement lorsque nous revisitons les hauts lieux de notre passé lointain qui résonnent encore si profondément que nous sommes happés hors de nos chaussures vers le contenu émotionnel dont ces endroits sont toujours imprégnés.

Lire un Jim Harrison est un plaisir équivalent à celui que l’on éprouve à arpenter un endroit que l’on aime énormément mais qui continue de nous surprendre, de proposer de nouveaux angles de vue, capable de se réinventer, de fabriquer d’autres rêves malgré l’épaisse couche sédimentaire des années que l’on y a passé.

À chaque fois que mon bras se tend vers l’étagère et que ma main se referme sur un livre de Big Jim, mon cœur bat différemment, j’envisage les heures de bien-être qui m’attendent au coin des pages. Mais il y a un très gros problème. Jim Harrison est mort en mars 2016, il n’écrira plus, il est même mort en écrivant, mais il n’écrira plus. Je dois donc être gourmand mais me montrer modéré dans ma consommation, distiller les livres que je n’ai pas lus de lui sur la longue bande des années. Cette fois je me suis offert ce recueil de trois nouvelles, des nouvelles bien épaisses, comme des steaks, presque des romans. Des nouvelles comme seul Big Jim savait en écrire.

Big Jim. J’ai une photo de lui dans mon bureau, là même où j’écris cette chronique. Un portrait en noir et blanc, avec cette gueule de cinéma, les paupières plissées, avec ces crevasses aux coins des yeux, les cheveux hirsutes comme s’il venait de se lever d’une sieste un peu trop longue, le bouc en jachère, la cigarette à moitié éteinte coincée dans cette bouche pantagruélique. Une photo connue, peut-être la plus proche de ce qu’il était. Je contemple souvent cette gueule de caractère qui aurait fait passer celle de Lee Marvin pour un gamin d’une école catholique. J’aime Jim Harrison, j’aime son écriture, j’aime son appétit pour les mots et la vie, ses obsessions, sa manière unique de piétiner les tabous, de parler crûment mais avec classe, cette façon de franchir le Rubicon et de vous toiser du regard, ou plutôt de l’œil. Ces écrivains-là sont indispensables à notre monde tenté par l’obscurantisme et les intégrismes de tous poils.

Je ne vais pas vous détailler ces trois belles nouvelles qui composent ce livre. Je dirais seulement que dans la première, celle qui porte le titre éponyme, nous retrouvons avec joie le personnage de Chien Brun, un Chien Brun perdu dans Los Angeles à la poursuite d’un type qui lui a volé sa Médecine, une peau d’ours transmise par être cher. Un Chien Brun chez les fous en d’autres termes. Chien Brun, Los Angeles, existe-t-il un plus grand écart ? Cette nouvelle est savoureuse, nerveuse, peuplée de personnages hauts en couleurs et typiques de notre époque.

La seconde histoire, La bête que dieu oublia d’inventer, est très belle, elle met en scène un personnage très attachant, un marginal, un homme différent qui par sa différence distille de la lumière et de la poésie dans son entourage. Un homme qui montre qu’il est possible de voir et d’appréhender le monde d’une autre manière, avec plus de subtilité et d’amour.

Dans la dernière nouvelle, J’ai oublié d’aller en Espagne, nous découvrons l’histoire d’un homme vieillissant qui se retourne sur sa vie, ce qu’il a fait et ce qu’il n’a pas fait. Un homme qui se demande s’il a encore le temps, si le mot projet peut encore s’associer à ses pas. Une nouvelle très sensible, subtile, peut-être ma préférée de ce recueil. Il y a un côté « exploration » de l’univers de l’écriture, un peu comme l’avait fait Stephen King dans Misery avec le personnage de Paul Sheldon.

Photo : Alain Roux.

Le point commun de ces trois récits c’est ce qui obsède Jim Harrison. La vieillesse et les pertes que cela engendre, comment faire avec, comment gérer cet évènement inévitable. La libido, la concupiscence, le désir, trois choses omniprésentes qui tissent un filet dans lequel se prennent toutes les minutes de vie des hommes. Les cas de conscience, ce qui est bien, ce qui est mal, et entre les deux, ce que l’on fait.

Mais Jim Harrison n’a pas son pareil pour prendre d’autres routes, faire des détours. Ses digressions sont nombreuses, et jamais ennuyeuses. Un personnage secondaire surgit et l’auteur quitte la piste toute tracée pour vos narrer une anecdote à son sujet, et ça fait une pierre de plus à l’édifice. Quand il écrit, Big Jim est comme un voisin insatiable qui vous raconterait des choses sur celui qui vit en face, mais sans racoler, sans dire du mal, il vous confie des choses qui construisent le personnage, vous en apprennent un peu plus par des moyens détournés. C’est ce qui rend l’écriture foisonnante. Alors on prend son temps, on déroule le rouleau, on est étonné, surpris, quand l’auteur piétine la bien-pensance, cette Amérique puritaine et croyante, quand il soulève un peu le rideau du politiquement correct et nous montre l’envers du décor de son pays.

« J’ai repoussé l’heure du dîner pour m’accorder l’une de ces merveilleuses siestes d’une heure où votre corps ne fait plus qu’un avec le lit. Je me suis réveillé au crépuscule, tous les oiseaux autour du chalet se souhaitaient bonne nuit et des roulements de tonnerre lointains venaient du sud-ouest. »

Allez, bon vent à vous, cap à l’Ouest.

Traduit de l’anglais par Brice Matthieussent

Seb.

En route vers l’Ouest, Jim Harrison, 10/18, 368 p. , 8€10.

La belle lumière, Angélique Villeneuve (Le Passage) – Fanny et Aurélie

Photo : Fanny Nowak

Ce livre t’étreint le cœur.
Angélique Villeneuve s’engage pourtant sur un terrain accidenté, à savoir écrire un roman sur la mère d’un personnage illustre.
Dans La belle lumière elle possède ce talent pour éviter les ornières, les creux, l’enlisement.
Le personnage illustre est Helen Keller.
On en vient souvent à lire « l’incroyable histoire d’Helen Keller », c’est un peu comme cela que l’on titre ce phénomène où l’on passe de l’ostracisation d’une enfant, que l’on croyait stupide, voir folle, à la reconnaissance éblouissante de son intelligence.
Villeneuve retient tout le débordement dans son filet humaniste, elle pêche le vrai à défaut de prêcher le miracle, elle y trouve sa source : la mère.

Helen Keller est née le 27 Juin 1880 à Tuscumbia en Alabama. Vingt ans plus tard, à environ quatre-cent kilomètres de là, une certaine Margaret Mitchell née à Atlanta. Pourquoi ce parallèle ? Pour te dire qu’Angélique Villeneuve campe le décor tout aussi bien, et te fait ressentir l’atmosphère d’une famille sudiste au sein d’une plantation de coton.
Sauf qu’ici, point de romantisme sauce aigre-douce, Angélique Villeneuve s’attache à la description du vrai, de cette Katherine Adams Keller solitaire, jeune femme au foyer se laissant balloter par les injonctions sociales et les humeurs politiques, corsetée au sein d’un domaine ayant perdu la plupart de ses richesses durant la guerre civile et d’une mère qui tient à garder son rang. Le mari, Arthur, est un ancien capitaine de l’armée confédérée, effacé, vieillit.
Par petites touches bien ressenties, Villeneuve t’enveloppe dans une certaine moiteur, avec ces gens tout autour, esclaves à peine affranchi(e)s et grandes familles à peine veules, dans cet état de l’Alabama où la ville de Birmingham était ouvertement considérée comme le fief du Ku Klux Klan.

Pendant ce temps, un nourrisson s’ouvre au monde par le regard de sa candide mère.
Il est beau ce passage de tendresse et de découverte, Angélique Villeneuve vient te prendre dans une émotion sans débordement, de celle qui donne une tonalité extrêmement juste à l’ensemble de cette « belle lumière ».
J’y étais. Non pas enfermée par ce que je connaissais d’Helen Keller, mais happée par cette histoire où l’incroyable disparaît au profit du réel.
Lors de ses dix-neuf mois, la petite Helen est prise par une forte fièvre, peu de chance d’en survivre, pourtant c’est ce qu’il se passe. Sauf que l’enfant en ressort sourde et muette, petit à petit sauvage et réfugiée dans son monde.
Et cette mère qui l’aime, s’anime, s’arme de force et de silence aussi. Kate, la louve amoureuse des roses, enveloppant son enfant d’un amour viscéral, tout aussi farouche et exclusif.
L’auteure te montre ce chemin littéraire, de femme à femme, de blessure à blessure, de résistance à résilience.

C’est Anne Mansfield Sullivan, diplômée de l’école pour aveugle Perkins, qui sera celle venant sonner le glas de cette forme humaine agrippée l’une à l’autre. Comme une nouvelle naissance, ou un nouvel embarquement, ce sera à toi de voir.

Villeneuve te raconte la complexité des liens, ces mains qui parcourent un visage, qui apprennent à comprendre, avides, les doigts fébriles parcourant les poignets, laissant aller des mots, oui, des mots, enfin. Et Kate, « notre » Kate, nous éprouve, par la langue d’Angélique, ses maux de mère perdue, aimante par dessus tout, cherchant à retrouver ce lien premier, le primitif.
La belle lumière nous plonge dans l’intimité d’une femme et d’un lieu, nous raconte l’histoire d’un lien, d’une rage, d’un espoir, d’une fierté.

Coup de ❤️ à ❤️

Fanny.

Ce roman je l’ai reçu comme un immense cadeau. L’Histoire d’Helen Keller est un des 1ers textes qui s’est gravé en moi quand j’avais une dizaine d’années. Je garde depuis une fascination et un immense respect pour cette femme qui a su dépasser tous les obstacles pour devenir une figure forte de la fin du 19e et du 20e siècle.

Angélique Villeneuve nous propose ici de sortir de l’ombre celle qui a lutté pour elle durant ses 1res années de vie : sa mère. À partir des éléments qu’elle a pu trouver sur Kate et une documentation solide sur Helen et son entourage, l’autrice laisse libre cours à son imagination pour dresser le portrait d’une femme qui aura toujours cru en sa fille alors que la meilleure solution pour beaucoup semblait être de la placer à l’asile.

La plume est délicate, le cheminement des pensées de Kate déchirant et d’une profondeur qui trouve un parfait décor en ce petit coin d’Alabama où son mariage l’a forcée à s’installer.

Le combat d’une mère pour son enfant différent, l’amour inconditionnel qu’elle lui porte malgré le regard des autres sont rendus ici dans une langue sublime que je vous conseille de découvrir au plus vite !

Aurélie.

La belle lumière, Angélique Villeneuve, Le Passage, 236 p. , 18€.

2030, Philippe Djian (Flammarion) – Yann

Photo : Luc Faget / AFP.

Les années se suivent et ne se ressemblent pas. En ce sens, 2020 a fait preuve d’une imagination sans borne. Mais il nous reste quelques balises, des éléments plus ou moins immuables qui ponctuent le temps pour nous. Les romans de Philippe Djian en font partie, publiés à raison d’un par an, avec une régularité à rendre jalouse Amélie Nothomb elle-même, pourtant reine en la matière. Loin de nous l’idée de comparer la seconde au premier, c’est définitivement à Djian que l’on a accordé notre amour il y a bien longtemps déjà. Même si, il faut bien le reconnaître, l’excitation à l’approche d’un nouveau roman s’est peu à peu muée en simple curiosité, on y retourne à chaque fois, espérant retrouver ce cocktail qui nous brûlait en dedans et chavirait nos sens.

On a pu lui reprocher une certaine facilité, comme un train-train dont il aurait du mal à s’extirper, des habitudes, une espèce de routine qui serait l’exact contraire de ce que ses livres provoquaient en nous quand on les découvrait sur les bancs de la fac. Bien sûr, on a vieilli entre-temps, lui aussi, le monde a subi plus de bouleversements depuis qu’on a commencé à lire Djian que durant tout le siècle précédent (j’exagère à peine hein)) et, inlassablement, l’homme creuse son sillon et continue à faire ce qu’il fait le mieux : du Djian. Avec une nouveauté, toutefois, ici : même si parler de roman engagé serait un poil exagéré, 2030 laisse apparaître l’inquiétude du romancier quant à l’avenir de l’humanité.

« Elle avait une journée chargée. L’heure de l’Effondrement promis et du Grand Remplacement annoncé n’était pas pour demain, mais bien des choses s’étaient détraquées depuis l’époque où la jeune femme portait encore des nattes. Pas simplement le climat. Les gens. L’humeur des gens avait changé, les gens étaient désabusés, frustrés. Certains partaient vivre au milieu du désert, d’autres abattaient leurs semblables. »

Dans un monde écrasé par le réchauffement climatique, le romancier met en scène une poignée de personnages qui se croisent, s’aiment et s’affrontent, le tout sur un air de pré-apocalypse où la question n’est plus de savoir si l’on peut encore inverser la tendance mais plutôt de déterminer combien de temps il nous reste. Greg falsifie depuis quelques années les résultats du laboratoire d’Anton, son beau-frère, fabriquant de pesticide, et se porte garant de leur validité. Lorsqu’il tombe amoureux de Véra, libraire engagée qui marche sur les pas de Greta Thunberg (dont l’ombre plane sur tout le roman sans que jamais elle ne soit nommée), il sait que la partie est loin d’être gagnée. Quant à Aude et Lucie, filles d’Anton et de Sylvia, elles grandissent dans l’ombre de ces adultes qui semblent parfois n’avoir jamais vraiment mûri.

On retrouvera ici tous les ingrédients qui font que l’on aime Djian ou qu’il nous insupporte. Il parvient néanmoins cette fois à y amener des nuances, des thèmes peu abordés jusque-là dans son oeuvre. Le fait de se projeter dans un futur proche lui donne l’occasion de livrer son point de vue sur notre société sans pour autant verser dans un moralisme qu’on ne lui pardonnerait pas. En ce sens, le personnage de Greg est peut-être le plus flou du récit, le plus ambivalent , conscient des erreurs qu’il a accumulées sa vie durant, souvent de façon préméditée, profitant simplement des contreparties qui lui étaient offertes, fermant volontairement les yeux sur la gravité de ses actes.

En dépit de l’aspect caricatural de ces personnages, Philippe Djian parvient à les faire vivre, jouant surtout sur les contradictions de chacun(e) et sur le désarroi et les flottements qui peuvent en résulter. Il est aussi, bien évidemment, question de sexe ici, et d’hommes confrontés à leur désir, au point parfois d’en être encombrés et de ne savoir comment l’assouvir. Encore une constante chez le romancier, ces femmes qui échappent à la compréhension des hommes et pour lesquelles certains feraient n’importe quoi. Et, dernier point immuable, cet humour à froid omniprésent, en particulier dans les dialogues, et qui nous rappelle à chaque fois pourquoi on aime autant ces retrouvailles annuelles avec Djian, même si certaines ont plus de saveur que d’autres. Tout ceci ne suffit malheureusement pas à faire de 2030 un grand Djian (depuis quand, d’ailleurs n’en a-t-on pas eu un à se mettre sous la dent ?) et contribuera sans doute à émousser notre curiosité quant à son prochain roman. Cette rentrée recèle suffisamment de bons textes et de belles découvertes pour qu’on puisse faire l’économie de celui-ci.

Yann.

2030, Philippe Djian, Flammarion, 209 p. , 20€.

Térébenthine, Carole Fives (Gallimard) – Aurélie

Ce roman n’est que couleurs. De la plus sombre à la plus lumineuse, il souligne les ombres et met en lumière le destin de ses personnages. Je le vois bien dans quelques mois enrobé d’un beau rouge soulignant tel ou tel Prix qui lui aura été décerné.

Lire un nouveau roman de Carole Fives c’est à chaque fois comme bénéficier d’une trouée enchantée dans le paysage littéraire français. À chaque fois un nouvel angle d’attaque mais toujours la même plume incisive, engagée et extraordinairement lucide sur les sujets clés de notre société.

L’Art, la possibilité d’en vivre, les carcans qui l’emprisonnent, la jeunesse qui l’explore, autant de facettes qui sont explorées dans ce livre qui tranche dans le vif comme dans la misogynie ambiante et dans pas mal d’oeuvres.

Les mots coulent, s’orchestrent en un parfait ballet qui nous emporte et nous fait traverser les genres. De la peinture à l’écriture, il n’y a qu’un pas et ce sont les mots de Carole qui nous le font franchir allègrement.

La littérature comme révélateur de couleurs, comme exhausteur de goût et de conscience féministe.

Aurélie.

Térébenthine, Carole Fives, Gallimard, 172 p. , 16€50.