Indice des feux, Antoine Desjardins (La Peuplade) – Fanny

Pour te dire, j’aime ça les nouvelles, prendre le pouls d’un recueil. C’est d’une grande exigence aussi, chaque histoire étant porteuse d’un univers, d’une ambiance, tout en ayant une cohérence dans son Tout. Alors voilà, Indice des feux d’Antoine Desjardins est le meilleur recueil de nouvelles lu depuis un « boutte ».
Le titre peut te faire penser à cette estimation du risque d’occurrence d’un désastre écologique ; c’est le cas. Et à l’intérieur, sept nouvelles qui te prennent au cœur et ne te lâchent pas.
L’auteur a une manière flamboyante de te dire l’Humain, de replacer l’Être au centre d’une tourmente, d’une matrice, d’une mort, d’un échouage, d’une révélation, d’une aventure, d’un bel héritage.

« À boire debout », « Coupler », « Étranger », « Feux doux », « Fins du monde », « Générale », « Ulmus Americana ». Sept histoires qui t’accrochent au vivant, te disent l’Essentiel, te font virer de bord, te glacent le sang, te font sourire, te souvenir, puis monter des larmes d’émotion.
C’est à te mettre entre les mains en te disant de prendre ce temps-là, de lecture et de respiration. Parce que dans cet  Indice des feux , j’ai aussi aimé la hiérarchie des nouvelles, comme si tu t’enfonçais de plus en plus « en nature », sa générosité même, certes inconditionnelle, mais qui ne peut être éternelle puisque l’Homme tente à détruire son nid.

Pour « Fins du monde », Antoine Desjardins pose en exergue une citation de Pierre Bergounioux :
« Nous sommes pareils à des ensevelis après que la terre a tremblé. Nous tâchons à nous extraire de la ruine d’un siècle. Nous trébuchons parmi les piliers abattus des grandes espérances. »

Au milieu de ces fins, des étincelles de vie, résolument belles, à relire, contempler, méditer puis les faire vivre en soi.
« […] Notre relation au monde. Notre manière d’interagir avec lui, de l’habiter et de l’accueillir. De le sentir, de le concevoir. Notre habilité à le lire, à le percevoir avec acuité. […] Notre façon de l’envisager. Le respect qu’il nous inspire. […] Je te dis Cédric. ça ne sert à rien d’essayer de sauver la planète, les océans, la forêt amazonienne ou les koalas. Ce qu’il faut sauver… ce qu’il faut rétablir, soigner, rapiécer, c’est notre relation au monde dans lequel on vit trop souvent en surface, sans y être vraiment. Sauver notre relation à la nature, au vivant, parce que tout le reste en dépend. Tu me suis ? »

Tu prendras ce livre contre toi et tu suivras cet ado qui veut aller au-delà de la douleur et du côté larmoyant des Autres, tu écouteras battre le cœur des baleines, ces majestueuses « Right whales », pendant qu’un couple apprend la vie, tu trébucheras en compagnie de cet homme saoul qui retrouve un chemin n’étant définitivement pas le bon, puisque la sauvagerie n’est pas forcément celle que l’on trouve dans les yeux jaunes d’un coyote, tu seras ému(e) par deux frères et sauras que l’avenir devra peut-être sa survie aux canards boiteux, tu retrouveras ton enfance en pédalant sur les chemins de traverse, tu auras les foies, tu auras la rage, puis tu finiras enveloppé.e dans les bras d’un grand-père puis d’un Orme d’Amérique, celui qui déploiera tout son talent pour t’atteindre en plein dedans.

« Une histoire de solitude. De solitude, de patience et d’amitié. »
C’est tellement intense à lire, à faire palpiter en toi.
« Indice des feux » fait passer la lumière dans les failles de notre histoire à la Terre, de notre lien au Vivant. Il est juste indispensable que tu ailles le quérir afin de le laisser résonner en toi.
Coup au cœur puissant.

Post-scriptum : Et, s’il te plaît, va au-delà du genre, du « oh non moi je suis plutôt roman » parce que ce serait franchement dommage de passer à côté pour si peu.

Fanny.

Indice des feux, Antoine Desjardins, La Peuplade, 400 p. , 20€.

Les lumières de l’aube, Jax Miller (Plon) – Yann

Photo : Yann Leray

« Quelque chose ronge cet endroit. »

Après Les infâmes (Ombres Noires/Flammarion 2015 – J’ai Lu 2016) et Candyland (Ombres Noires/Flammarion 2017 – J’ai Lu 2018), deux romans à côté desquels on était passés, Jax Miller en impose avec ces Lumières de l’aube, texte dont la force et l’indicible noirceur devraient marquer les esprits. Elle s’inscrit dans les traces de Truman Capote et son inoubliable De sang froid (1966), acte de naissance involontaire de ce que l’on nomme aujourd’hui le true crime, dont la particularité est de baser son récit sur des faits réels, même si le mode de narration se calque sur celui du roman noir. Pas de place ici pour la fiction, la réalité se charge de la dépasser et c’est peut-être cet aspect du texte qui, au final, est le plus dérangeant.

Le soir du 30 décembre 1999, comté de Welch, dans l’Oklahoma. Lauria Bible, 16 ans, va passer la soirée chez la famille de sa meilleure amie, Ashley Freeman, dans le mobile home où elle vit avec ses parents. Le lendemain matin, le mobile home est en feu, on retrouve dans les décombres les corps des parents d’Ashley, deux balles dans la tête, et les deux jeunes filles ont disparu.

Fascinée par cette affaire qui défraya la chronique aux Etats-Unis, Jax Miller prend contact en 2016 avec Lorene Bible, la mère de Lauria, qui se bat depuis le drame pour retrouver le corps de sa fille. En effet, aucune enquête n’a jamais abouti et le mystère reste entier quant au destin de Lauria et Ashley. Reprenant patiemment durant quatre ans toutes les pistes explorées par les enquêteurs et, surtout, par les familles des jeunes filles, Jax Miller en tire un livre qui, chapitre après chapitre, plonge le lecteur dans un abîme de noirceur dont les ramifications semblent ne jamais prendre fin. C’est là une des grandes forces de ces Lumières de l’aube, cette construction plus ou moins calquée sur l’enquête et ses pistes multiples qui tirent peu à peu le lecteur vers des contrées ignorées, une Amérique profonde et sinistrée. La narration de Jax Miller est impeccable et parvient à aborder les différents aspects de vingt ans d’investigations sans perdre le lecteur effaré qui la suit dans ce qui ressemble fort à une descente aux enfers.

Si la première partie du récit s’attarde sur l’incompétence et/ou la mauvaise volonté des forces de police auxquelles l’enquête est confiée et qui vont très vite la saboter, Jax Miller réserve son jugement et continue d’explorer les méandres de cette affaire, qui vont peu à peu lui faire découvrir la réalité d’un territoire ravagé par le chômage, la pauvreté et la drogue. Dans cette région où se rejoignent l’Oklahoma, le Kansas, le Missouri et l’Arkansas, dans cette prairie qui semble ne jamais finir, vivent ou survivent des familles entières au sein de villes devenues fantômes au fil des ans.

« Quand je traverse l’endroit à mon tour, des habitants émergent des mobile homes éparpillés sans ordre apparent parmi les collines. Une bonne partie des personnes qui scrutent ma voiture affichent les signes d’une dépendance à la meth. Le message est clair : les étrangers ne sont pas les bienvenus. Des voitures brûlées bordent la route, les vitres sont tapissées d’aluminium. Des bébés vêtus d’une simple couche vagabondent sans surveillance. »

Photo : Mathieu Grospiron / Plainpicture.

Portée par l’incroyable force de Lorene et affrontant simultanément ses propres démons et angoisses (en particulier son passé de toxicomane), Jax Miller rencontrera sur le terrain nombre de personnages inquiétants, voire dangereux. Elle et son mari seront menacés à plusieurs reprises au téléphone ou via les réseaux sociaux, au point de quitter l’Oklahoma en catastrophe au cours de l’écriture du livre, ce qui ne l’empêchera pas d’y revenir explorer la piste du trafic de drogue sur laquelle les familles avaient été aiguillées assez tôt. C’est cette dernière partie du livre qui est la plus glaçante, entre le portrait d’une région exsangue et la description de personnages dont l’humanité a disparu depuis longtemps, remplacée par une violence sans limites que la drogue et les illuminations alimentent sans cesse. Rarement on aura eu l’impression de côtoyer à ce point le mal absolu, entre fascination et répulsion, loin, très loin du rêve américain, dont on mesure ici l’absolue vanité. Aussi éprouvante que puisse être sa lecture, par ce qu’elle suggère plus que par ce qu’elle décrit, il est difficile de lâcher ce livre, ce qui donne la mesure du talent de son autrice.

On l’a dit, l’affaire n’a jamais été résolue mais un rebondissement suivi d’une incarcération en 2018 permettent d’espérer la fin pour les familles d’un cauchemar qui dure depuis 20 ans. Au-delà de cette sombre réalité, on ne pourra que louer l’engagement et la persévérance de Jax Miller, ainsi que la maîtrise avec laquelle elle tient les fils de son récit, développant ses différentes parties en fonction de l’avancée des investigations. S’il constitue une véritable plongée dans la noirceur de l’âme humaine, Les lumières de l’aube parvient en même temps, et ce n’est pas la moindre de ses qualités, à rendre hommage à des familles qui n’ont jamais baissé les bras ni la tête malgré l’incroyable somme d’embûches qu’il leur a fallu affronter ces vingt dernières années. Un livre impressionnant dont on peut dire sans exagération qu’on n’en ressort pas complètement indemne, un texte à découvrir et une autrice qui impressionne et s’impose avec force. Le texte idéal pour finir une belle année de noir dans tous les sens du terme.

« C’est un endroit étrangement fascinant : beaucoup de gens font des pieds et des mains pour me contacter, affirmant avoir des informations sur les filles, mais refusent ensuite de parler car ils ont peur. D’innombrables personnes se disent hantées, entendent les voix des filles surgir de trous dans la terre ou ont des visions de leur meurtre. Dans la rue principale de Chetopa, Maple Street, on trouve des moulins à eau décrépits et des devantures abandonnées où des messages sont tracés dans la poussière, et où une vieille femme écarte furtivement ses rideaux en dentelle en entendant mes bottes frapper le pavé. »

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claire-Marie Clévy.

Les lumières de l’aube, Jax Miller, Plon, 377 p. , 22€.

Division Avenue, Goldie Goldbloom (Bourgois) – Aurélie

Surie appartient à la communauté hassidique de Williamsburg à New York. Elle a été mère 10 fois, a déjà 32 petits-enfants et sera bientôt arrière-grand-mère.

Surie suit les règles de sa communauté avec grande rigueur depuis toujours mais un événement exceptionnel va commencer à lézarder le mur de ses certitudes et de ses habitudes.

Surie a 57 ans et elle vient de découvrir qu’elle est enceinte de jumeaux. Sa sage-femme parle de grossesse miraculeuse, elle y voit une sorte de châtiment alors que les plus jeunes de ses enfants pourront bientôt voler de leurs propres ailes et que son corps accuse le poids des années.

Bien qu’elle partage tout avec son mari Yidel depuis plus de 40 ans, le secret de sa grossesse s’installe entre eux. Elle n’y peut rien, elle ne peut pas lui annoncer cela. Elle ne peut pas bouleverser l’équilibre de sa famille, attirer sur elle un scandale de plus alors que leur honneur est déjà entaché par l’un de ses fils…

A mesure que les semaines passent, Surie nous enfonce avec elle dans un silence qu’elle brise de rares fois avec des femmes de son entourage ou qui croisent sa route à la maternité.

Peu à peu elle sent monter en elle le besoin de dire « je » plutôt que « nous », un « nous » pourtant essentiel dans cette communauté qui articule toute sa vie autour de la cellule familiale et de ses précieux enfants.

Récit sublime d’une tentative d’émancipation tardive, Divison avenue nous aimante, nous bouleverse, nous surprend mais nous fait surtout réaliser la force qui se cache en toute femme, quelle que soit la solidité des chaînes qui tentent de l’entraver.

Gros coup de coeur de la rentrée de janvier ! Sur les tables de vos libraires préférés dans la traduction de l’anglais (Etats-Unis) d’Eric Chédaille.

Aurélie.

Division Avenue, Goldie Goldbloom, Bourgois, 384 p. , 22€.

Le Démon de la Colline aux loups, Dimitri Rouchon-Borie (Le Tripode) – Fanny et Gaëlle

Photo : Fanny Nowak

Pour tout te dire, je l’ai lu d’une seule traite et cela a été difficile d’émerger de ce livre.  Le Démon de la Colline aux loups tatoue l’esprit, il ne peut en être autrement.
Du temps. Il m’a fallu du temps pour écrire et te dire que c’est une pépite, mais une pépite d’une noirceur absolue. Pourtant, rien ne pourra te faire quitter Duke. C’est lui qui te raconte son histoire.

Duke est un enfant sauvage, son « nid », sa matrice est celle des corps nus, chauds et rassurants, de ses frères et sœurs. La première fois qu’il ose pousser la porte de cette pièce, où aucune lumière ne passe, c’est pour y recevoir une gifle de la part d’une femme vêtue salement de blanc. Sa génitrice devenue forme enfantine de la méchante sorcière.
Là ne sont pas les monstres, là sont les Hommes.

Duke, qui ne sait même pas son propre prénom, te raconte son histoire, avec ses mots. Cela pourrait te crisper, ces mots qui sortent de cette bouche, bouche comme celle du Lennie Small et John Steinbeck. Sauf que Duke n’est pas bêta, il sait.
Un jour, il éclate les dents d’une petite teigne de la récré, Duke a un démon en lui qu’il va falloir brider pour ne pas recommencer l’horrifique schéma familial.
Duke subit le viol de son géniteur. Il subit, ne se guérit pas, subit pour, à un moment, montrer ce que ses mots ne peuvent arriver à sortir.
En lisant ce moment, j’avais les larmes, à la limite du supportable. Et pourtant cette plume, celle qui t’écrit la résistance obstinée de l’enfant, sa poésie aussi, oui, sa poésie, parce que Duke a son langage, son propre sens de la formule.

« Ce qui est étrange avec la fin de mon enfance et la disparition du nid c’est que ça m’a beaucoup intéressé de faire le parallèle parce que c’était l’horreur mais au fond c’était notre paradis et rien n’a été mieux que cela (…) »

Duke va quitter la Colline aux loups pour y rejoindre une famille d’accueil, aimante. Mais est-ce suffisant pour effacer cette horreur ? pour éloigner le Démon ? pour pallier au « nid »?
Agrippée je l’étais aux pages, parce que Duke y montre sa troublante sincérité, sa part de sauvage, d’impitoyable et d’émerveillé. Rien n’est blanc, rien n’est noir et comment se construire dans ce fatras de chairs, de désamour et de violence? Duke s’agrippe aussi, traverse, renverse, se relève, échoue, réussit, combat, se blesse, le sait, tente encore.

Dimitri Rouchon-Borie a été chroniqueur judiciaire durant dix ans, dix années durant lesquelles il a dû en observer des Duke durant leur procès, a dû y reconnaître la peine, la vengeance, la résilience impossible, la saleté d’une vie, parce que dans  Le Démon de la Colline  cela te saute à la cervelle.

Puis Duke se ressuscite à lui-même, lové dans la nature. Alors, tu as, dans cette noirceur éclatante, des éclats de vie, des joyaux qui te racontent toute l’ambivalence de ces vies brisées.

« Dans la nature je pensais que tant que la chaleur était là le Démon ne pouvait rien faire j’étais dans l’origine des choses et rien de plus rien de moins que toutes les autres créatures et les fleurs et les herbes.[…] Au bout d’un moment la conscience des choses disparaît elle est absorbée on ne sait pas ce que l’on est mais on est et c’est pas plus compliqué que ça.[…] Là où il y avait une couleur il y en a cent et là où il y avait un son il y en a mille. Et plus je recevais ces détails comme des cadeaux plus j’en cherchais de nouveaux et plus je m’enfonçais dans les plis et les replis de l’univers et j’oubliais tout […] »

Le Démon de la Colline aux loups  te raconte la condition humaine d’un être enfermé dans le noir. Il te dit tout Duke, ça t’écorche le cœur, tu pleures, tu auras envie de le serrer dans tes bras, et puis non, et puis si. C’est un premier roman et… quelle plume ! Quelle prise à partie ! Quelle prise de risque ! Un uppercut l’histoire de Duke.

Tu comprendras, c’est un coup de cœur et j’aimerais que tu ailles à sa rencontre, la boîte à pulsations bien accrochée et l’esprit ouvert à l’aventure littéraire.
C’est du grand.

Fanny.

Entre l’émotion de Fanny et les injonctions de Cécile, il y avait peu de chances que je passe à côté de ce Démon. Pour tout dire, il me tardait tellement elles m’avaient alléchée les Bougresses.
À raison.

Bon sang de bonsoir de saperlipopette !
Autrement dit : Wouch !
Je sais, ça aide peu à se faire une idée.

On m’a demandé de quoi ça parlait et j’ai dû prendre deux minutes pour trouver comment j’avais envie d’en parler. Non que je doute de ce que j’ai compris hein ! Mais parce que je voudrais ne rien déflorer. Je voudrais susciter ton envie sans créer de leurre, sans modeler ton attente.

Alors, par où on lui soulève un bout de la couverture à celui-là ?

C’est l’histoire d’un mec, il est en taule. Et depuis sa taule, il écrit.
Il écrit sa vie. Ce qui l’a conduit là.
L’écrire, c’est une nécessité absolue. Mais ça on le comprend plus tard.
Il écrit sur sa vie et fracassée elle est sa vie. Depuis le tout commencement.
Et fracassé il est le gars.

Il écrit avec ce qu’il est. Les méandres intérieurs, la compréhension du monde à la mesure de l’accès qu’il en a, la colère, la droiture, le Démon.
L’écriture est orale. Forcément. Sans virgule.
Très bien menée. Cadencée.
Évidemment si tu es réfractaire à la chose, aussi bien menée soit-elle, tu ne vas peut-être pas t’y plaire. Pourtant, impossible d’écrire autrement. C’est lui qui écrit, et lui, il a pas eu accès au langage. Il a eu accès à rien. Alors comment tu te la construis ta pensée complexe quand tu n’as ni le vocabulaire, ni la syntaxe, quand rien n’est nommé et que le monde se divise en douleur et chaleur ? Comment tu le perçois le monde quand tu ne sais rien de ses contours ? Et comment tu te perçois quand tu ne sais rien de tes contours ? Comment tu le dis, le monde, et comment tu te dis, toi ?

Et pourtant il se dit, le monde, elle se raconte, la vie, elle s’élabore, la pensée. Et elle se trace la trajectoire. Le Verbe est presque naïf, encore enfantin. Pas le propos de la pensée.
Elle n’est pas simpliste, encore moins simplette, la pensée. Bien au contraire.
Y a de l’élan philosophique, et y a de la grâce dans ce Bonhomme.
Il est balèze l’auteur.

C’est l’histoire d’un mec qui se raconte avec les moyens de ses mots, qu’il pousse au maximum, et ça crée des émotions plutôt chamboulantes, au-delà des faits qu’ils rapportent (faits « assez » chamboulants en eux-même. Je te laisse le plaisir de découvrir l’euphémisme de la formulation).

C’est l’histoire d’un mec qui se raconte avec honnêteté et sans (aucune) indulgence. Sans fard, je crois que c’est l’expression consacrée. Mais du fard, il n’en a jamais eu. Non. C’est plus que ça. Il cherche à se débusquer. Et je te dis pas pourquoi.

C’est l’histoire d’un mec, il est pas très vieux, il est en taule et il raconte son histoire.

Le livre se lit vite. Il fait 237 pages et se lâche peu.
Quand je l’ai eu fini, j’ai pas pu dormir tout de suite. J’ai rallumé, j’ai essayé de lire autre chose pour détendre mon émotion. Mais ça n’a pas été possible. Y a pas grand texte qui trouvait grâce à mes yeux. J’étais encore toute habitée par le Démon et sa colline aux loups.
Alors j’ai abdiqué, tant pis, je me suis laissée habiter.
Et tu vois, plusieurs jours plus tard, j’y pense encore. Fort.

« Le prêtre était revenu je lui avais rendu le livre sur le Purgatoire et je lui avais dit ça me met la cervelle en feu comme si j’essayais d’allumer l’intelligence mais rien n’est branché. Il a souri il a répondu que Dieu avait mis nécessairement ce qu’il fallait en chacun de nous pour qu’il le trouve et je n’avais pas besoin d’être ingénieur en théologie. Il a ajouté je ne veux pas que vus le preniez mal mais les imbéciles ont même plus leur chance que les autres et il citait la Bible mais je ne comprenais pas. Le prêtre n’arrêtait pas de sourire et quand je lui ai montré la cape il s’est tapé sur le genou il n’en pouvait plus de se bidonner comme s’il avat jamais eu à se marrer avant. Il a mis la main sur mon épaule et il a dit je reviens et quand il est revenu il avait un livre et ça s’appelait les Confessions de Saint-Augustin j’ai dit quel blaze. »

« Je suis resté chez Pete et Maria des années et tout allait bien car leur façon de fabriquer des habitudes me protégeait du Démon. J’ai compris cette chose-là c’est qu’ils s’occupaient de moi et tant qu’ils le faisaient je pouvais compter sur eux c’était comme museler un fauve en lui faisant des caresses. Je sentais bien que j’avais à l’intérieur une trace qui ne partait pas c’était la déchirure de l’enfance c’est pas parce qu’on a mis un pont au-dessus du ravin qu’on a comblé le vide. »

« Petit à petit j’avais commencé à m’intéresser à la solitude qui était une sorte de permanence au-dedans et à la fin on revient toujours à ce qui est constant mais je ne savais pas encore si c’était une porte fermée ou une porte à ouvrir je le tournais comme ça dans ma tête. »

Le démon de la colline aux loups, Dimitri Rouchon-Borie, Le Tripode, 237 p. , 17€.

Les nuits rouges, Sébastien Raizer (Gallimard – Série Noire) – Yann

« Notre rôle ici, Keller, ce n’est pas la loi ni la justice, mais la paix sociale. A n’importe quel prix. On doit s’assurer que le couvercle est étanche et que la merde ne déborde pas. Et puis voilà : un cadavre oublié depuis quarante ans vient faire exploser toute cette belle organisation. »

Photo : Yann Leray

Décidément à part dans le paysage du roman noir français, Sébastien Raizer, découvert ici avec la novella 3 minutes 7 secondes (La Manufacture de Livres – 2018) a un parcours hors des sentiers battus. Fondateur des éditions du Camion Blanc, spécialisées dans la musique (puis celles du Camion Noir par la suite, autour des univers plus marginaux, voire sulfureux), il est également champion de iaido, art martial également nommé la Voie du Sabre. Résidant au Japon depuis 2014, il propose avec Les nuits rouges son huitième livre, le quatrième à la Série Noire.

Directement inspiré de son enfance dans le nord-est de la France à la fin des années 1970, en pleine crise de la sidérurgie, ce polar contemporain remet en lumière la politique ayant conduit à la fermeture des mines. De nos jours, lors des travaux d’arasement du crassier de la ville est découvert un cadavre, momifié depuis 1979. Lorsque le corps est identifié comme celui d’un ancien syndicaliste, vraisemblablement assassiné, ses deux fils, jumeaux, vont tenter de remonter le cours de l’histoire pour comprendre le passé et retrouver les responsables de la disparition de leur père, qu’ils pensaient parti avec une maîtresse alors qu’ils étaient tout jeunes. La ville connaît au même moment une vague de meurtres particulièrement violents, perpétrés au pistolet-arbalète et qui ressemblent à des règlements de compte dans le milieu du trafic de drogue.

Les nuits rouges se caractérise dès les premières pages par la consistance que Sébastien Raizer a su donner à ses personnages. Le flic albinos Faas, en particulier, impressionne le lecteur autant que le commissaire adjoint Keller récemment muté dans le secteur et la confrontation entre les deux hommes sera un des leviers du récit. Mais c’est dans sa description du contexte social que l’auteur se montre le plus convaincant ainsi que dans son analyse des décisions et compromissions qui ont fait de cette région ce qu’elle est aujourd’hui.

« Après avoir été le laboratoire de l’archétype politique, policier, médiatique et social de la performativité de la crise, la région est devenue une zone d’expérimentation d’avant-garde d’humains inutiles. Nous sommes inédits, mec. Nous ne servons strictement à rien. Pas un seul d’entre nous. Nous sommes la société du futur. Nous avons quarante ans d’avance. Mais cet aspect-là, tu n’en as rien vu. Tu ne te doutes même pas de son existence. »

Profondément désenchanté, Les nuits rouges est bien plus que le roman d’une région, c’est avant tout celui d’un monde inexorablement dévoré par la finance et la violence du capitalisme. Sébastien Raizer rend ici hommage à ces hommes et ces femmes broyés par un système dans lequel leur humanité même a été de tous temps niée. C’est aussi un excellent polar qui trouve toute sa place au sein de la Série Noire.

En complément de la lecture des Nuits rouges, vous pourrez aller consulter cet entretien passionnant publié par les collègues de Nyctalopes : c’est ici.

Yann.

Les nuits rouges, Sébastien Raizer, Gallimard – Série Noire, 283 p. , 18€.