Ces montagnes à jamais, Joe Wilkins (Gallmeister) – Fanny et Seb

Voici un roman totalement addictif qui est à la fois une ode aux grands espaces et une poignante histoire de vengeance, de sacrifice et de rédemption.
Tout se passe dans les monts Bull, une chaîne de montagne située dans les comtés de Yellowstone et de Musselshell dans le Montana. Au delà de ces descriptions magnétiques, c’est la fantastique construction de Joe Wilkins (traduction absolue de Laura Derajinski) qui m’a tenue en haleine au sein des bois, aux creux des ravines, dans le flot des rivières qui s’écoulent, durant ce temps sauvage qui fait disparaître les corps et ces âmes humaines qui restent et errent.

Wendell Newman vit sur ces terres, d’autres pensent « ses » terres comme une propriété absolue, un droit fondamentalement égoïste. Wendell est ce jeune homme travaillant dans l’un des plus grands ranchs du coin. Dès son plus jeune âge, il s’est heurté à la violence de la vie et n’en espère pas plus.
Un jour, un frêle gamin aux grands yeux noirs arrive dans sa vie. C’est l’éclaboussement, celui qui vous envoie une eau fraîche et vive pour vous faire ressentir la palpitation de qui l’on est vraiment. Parce que ce que Wendell redécouvre, avec ce p’tit bout d’homme, c’est une partie de sa vie.
Wilkins porte cela en écho en nous faisant vivre une autre histoire, celle d’un homme pourchassé dans les montagnes quelques années plus tôt; c’est le récit de Verl, le père de Wendell. La résonance prend alors de plus en plus de puissance au fil de ce roman véritablement habité.

Wilkins nous fait osciller dans son monde fait de bêtise humaine et de charité chrétienne, de coup de flingues et d’amour filial, de générosité d’âme et de corps imbibés d’alcool, de cruauté et de courage. Les personnages sont taillés dans la masse clair-obscur des Bull Mountains, les frontières sont tangibles, les clôtures se brisent aussi facilement que les êtres.

Au sein de cet endroit, l’amour n’a pas trop de place contrairement à la folie destructrice des hommes. Et pourtant Ces montagnes à jamais (« Fall back down when i die ») n’est pas une histoire âpre, elle porte la lumière de ceux et celles qui croient encore à la bonté, à l’abnégation, luttant parfois contre leurs démons intérieurs.
Wilkins sculpte ses personnages et nous montre, sans détour, la société actuelle. J’ai particulièrement aimé son ton pour nous parler de l’esprit poussiéreux et raciste des milices qui pullulent dans le coin, coin sûrement grandiose, mais bel et bien miné par des hommes sans scrupule.

Ces montagnes à jamais est une remarquable tragédie –Macbeth n’est jamais loin- écrite avec sincérité et maestria. Nous sommes donc le résultat de nos choix, de nos échecs, de notre filiation, rien n’est à subir, tout est à braver pour le meilleur et parfois le pire.
Nous sommes des loups hurlant à la face des étoiles, lisez ce livre et ressentez ses vibrations, voici un grand roman américain. Grandiose.

Coup de ❤️ bang bang.

Fanny.

« Et le jour sembla s’enfoncer en lui-même. Se muer en une entité qui grattait et grognait et respirait. Une bête immense et musclée, dressée sur ses pattes postérieures, atteignant sa taille maximale et terrifiante, aspirant dans ses poumons le soleil couchant et le vent discret et le chant crépusculaire des oiseaux.

L’histoire. Première décennie des années 2000. Wendell Newman travaille comme employé de ranch. Sa vie a explosé. Sa mère est morte, son père a disparu il y a plusieurs années dans la montagne et les terres qui appartenaient à sa famille ont été vendues pour subsister. Alors que sa vie morne s’écoule sous l’ombre des Bull Mountains, l’Etat lui confie un petit cousin dont la mère est incarcérée. Le petit Rowdy, sept ans, traumatisé, est un être spécial, il ne parle pas et souffre peut-être d’autisme. Alors que le Montana s’ébroue dans les bruits des milices indépendantistes qui ont érigé le paternel de Wendell en héros, celui-ci se retrouve avec ce gamin fragile sur les bras, un enfant auquel il s’attache profondément. C’est l’heure des choix.

Je suis entré dans ce livre comme on pénètre dans la montagne. Un pas après l’autre, m’arrêtant souvent pour admirer le paysage, contempler les lignes basses des ravines, les dents des pics presque possédés par le ciel. Dès le début je me suis senti en territoire ami. Vous savez, cette impression d’être comme à la maison, entouré de voix familières, respirant des parfums familiers, entendant des sons de tous les jours. L’écriture de Joe Wilkins a eu cet effet sur moi. Et en même temps, elle m’a emporté loin de ma Corrèze, dans le Montana. Je suppose que c’est un endroit au sein duquel je pourrais être heureux. D’ailleurs, j’y suis souvent allé grâce à mes lectures. Hein Jim Harrison, hein Chris Offutt, hein Richard Hugo.

La structure du roman est bien née, ça roule, ça sinue entre les sommets des Bull Moutains. Le décor est planté très vite mais n’est pas bâclé, c’est bien plus qu’un simple décor. Les Bull Mountains sont des êtres vivants, doués d’une forme d’intelligence, qui influent sur les agissements et la pensée de ceux qui y vivent. Je suis assez d’accord avec ça, j’ai toujours pensé que l’on était façonné par l’endroit dans lequel on vivait. Je l’ai peut-être déjà écrit dans une autre chronique.

J’ai été séduit par le soin que l’auteur a apporté à ses personnages secondaires. Ils sont autant travaillés que Wendell et Rowdy. Glen est un homme très attachant, à des lieux de la caricature du propriétaire terrien violent et autoritaire. Gillian, cette femme forte fendillée d’une grande blessure fluctue sur la fine bande de raison qu’est la vie quand elle vous a bien amoché. Même Kent, le chef de Gillian, on le cerne très bien. Tavin, l’ado qui dérive, est peint par petites touches savantes. Verl, au travers de son journal, apparaît plus vivant que d’autres.

La géographie de ce coin perdu d’Amérique se matérialise dans notre tête avec aisance, grâce aux descriptions qui tutoient la poésie, aux animaux qui sont nommés et aux plantes, aux arbres, aux petites villes. Le Montana est immense, et c’est un état rural doté d’espaces si vastes qu’ils peuvent donner le tournis et effrayer. Dans ces terres difficiles, cet ancien territoire des indiens Crow, rien ne se donne vraiment sauf la beauté du ciel et des montagnes. La vie y est rude, les esprits rebelles. Dans les endroits les plus reculés, certaines personnes considèrent que posséder la terre va de soi, et qu’elles sont libres d’y vivre comme elles l’entendent. L’autorité de l’Etat n’est pas acquise, l’administration Obama est contestée, les idées écologistes sauvagement combattues. Cette idéologie a pulvérisé les vies de Wendell et Gillian, et l’auteur tisse avec soin leurs histoires brisées dont les fragments se recollent avec la salive du temps.

Sincèrement, l’atmosphère de tension est remarquablement retranscrite, les rancœurs, les vieilles haines, les non-dits, la possibilité de vengeance, tout est subtil et bien à sa place. Le haut niveau de l’écriture pose le tout.

Joe Wilkins nous parle avant tout d’héritage. Pas celui qui décante chez le notaire, non. Celui qui passe les montagnes, chevauche le dos des cerfs hémiones, des loups qui reviennent, des coyotes, celui qui dévale les rivières froides, même en été. Cet héritage-là. Celui de la figure devenue légendaire d’un père rebelle, disparu corps et âme dans le ventre bombé des Bull Mountains. L’héritage lourd comme un manteau de peine d’un mari mort d’avoir fait respecter la loi, l’héritage d’une idéologie qui a infusé dans la tête d’un gamin à grands coups de fusil de chasse, de certains articles de la Constitution détournés de leur essence et brandis entre deux bières.  

Que c’est difficile de bifurquer, de grandir, de s’élever sous le joug de ce que vous lèguent les totems familiaux. Plus qu’une odeur de liberté, il règne sur ces terres un parfum de sacrifice. Parce que le sacrifice donne du sens à des vies perdues dans la vastitude, parce que parfois, quand la douleur est trop vive, le sacrifice peut devenir un synonyme de rédemption. Lorsque les familles et les éléments ont écrit l’histoire, y déroger devient aussi compliqué qu’empêcher les torrents de se jeter dans la pente.

Bon, il subsiste une chose qui m’a contrarié. Une grande coïncidence, trop grande, trop grosse. Je ne peux pas en dire plus pour ne pas compromettre votre lecture et votre plaisir. C’est d’autant plus dommage que le reste est vraiment excellent. Ça pue le vrai, l’émotion, l’humain. Vraiment dommage cette pirouette scénaristique, elle m’a expulsé du récit et j’ai eu besoin d’un peu de temps pour parvenir à retrouver les magnifiques contours de l’écriture, son cœur de pierre qui chauffe sous le soleil. Ce caillou dans la chaussure ne remet pas en cause tout le reste du roman, il ne l’altère pas vraiment puisque cela vient vers la fin. Peut-être que toi, lectrice, lecteur, tu ne seras pas gêné par cette coïncidence, après tout, c’est une question de seuil de tolérance et de subjectivité.

Allez, filez dans le Montana, du côté de Delphia, sur les rives de la Musselshell, et rentrez avant la nuit.

« Tard ce soir-là, le soleil saignait à travers la ramure des pins, la terre brisée se teintait d’ombre et de bleu, et quand Wendell se tourna, il trouva le garçon assis droit comme un i sur la banquette du camion comme il l’avait fait presque toute la journée, ses épaules rachitiques de travers, ses yeux immenses comme des galets à ricochet. »

Seb.

Ces montagnes à jamais, Joe Wilkins, Gallmeister, 320 p., 23€.

Inconstance des souvenirs tropicaux, Nathalie Peyrebonne (La manufacture de Livres) – Fanny

Voici un livre au charme fou qui porte en lui un mystère et une femme foncièrement attachante.
Il existe des zones d’ombre(s) dans nos vies et Nathalie Peyrebonne s’attache à éclairer la sienne d’une lumière nouvelle. Avec une sincérité et une fraicheur dépaysantes, me voilà partie dans une savoureuse quête liée aux souvenirs d’enfance.

Avant de débuter son roman, Peyrebonne cite Homère et Simone de Beauvoir et, il est vrai que L’Odyssée d’une jeune fille rangée aurait pu en être le sous-titre.
Notre femme est à Paris, Paris-gris, Paris-triste, Paris-pluie, Paris-nostalgie. Elle met en forme des textes publicitaires et peint toujours un peu les mêmes tableaux : une nature luxuriante et une ombre fugace placée sur un côté de la toile, ne se posant pas la question de ces redites plasticiennes.
Sa famille est loin, géographiquement ou non, elle est divorcée, mère de deux enfants, mais libre, imparfaite… et heureuse.

Au milieu des touches colorées, notre narratrice se souvient et nous fait toucher avec délice à cette partie d’enfance, sorte de paradis perdu. Car, lorsqu’elle avait sept ans, ce fut le grand chamboulement, le départ pour le Costa Rica, son havre de mémoire ensoleillée, son « petit-pays-je-t’aime-beaucoup », en compagnie du frère, du père et de la mère, couple moyen sans histoire, une mutation ou quelque chose comme cela. J’y ai lu les us et coutumes du coin pour une petite blanche débarquée, les jeux à la Robinson, le sable blanc, les perroquets, les amitiés, Diego, le cheval blanc, le mari de la poule contre le grand cèdre, et un épisode de Fluocaril qui me fit remonter un souvenir de petits pieds nus courant sur un parquet froid, fagotés dans nos pyjamas, à filer dans la salle de bain commune de la colonie de vacances pour y goûter les saveurs pomme, fraise, banane de notre galaxie de dentifrices. Le monde de l’enfance, ce monde des réminiscences extraordinaires, voilà comment Nathalie Peyrebonne vous attache le cœur à son histoire.

Puis il y a « ce » soir où notre héroïne regarde nonchalamment une émission portant sur l’histoire de la SDECE (le brontosaure de la DGSE) et du contre-espionnage français. Et là un visage se pose sur l’écran : Jean-Loup. Un Jean-Loup qu’elle connaissait de son enfance costaricaine, comme un bon tonton. Jean-Loup un espion…c’est comme une détonation dans son univers où tout le schéma familial bienheureux des tropiques se délite. Il y a anguille sous roche ou noix de coco sous la manguier, c’est vous qui voyez.

Avec un sens certain de la construction, Peyrebonne nous entraîne dans l’effet kaléidoscopique des souvenirs. Mais quelle forme a donc la vérité? Notre héroïne enquête, nous apprend des choses sur « petit pays », sur le sens des évènements. J’étais avec elle, en pleine empathie et petit à petit les ombres devinrent des formes plus concrètes.
Voici un roman auquel on s’attache, louvoyant entre enquête familiale et quête flamboyante, sur ce que l’on a été et ce que l’on est devenu, loin de tout pathos et même avec cette pointe de fantaisie tout à fait bienvenue.
Coco au ❤️

Fanny.

Inconstance des souvenirs tropicaux, Nathalie Peyrebonne, La Manufacture de Livres, 208 p., 16€90.

Aires, Marcus Malte (Zulma) – Aurélie

J’avais un peu peur de le lire ce roman, j’avais tellement aimé Le Garçon, il m’avait tellement impressionnée que je me demandais comment Marcus Malte allait bien pouvoir nous éblouir à nouveau.

Voilà qui est brillamment réussi avec Aires, qui prend un chemin littéraire totalement différent et confirme le génie d’une des plus grandes plumes de notre temps.

Roland, Maryse, Claire, Frédéric, Catherine… de nombreux automobilistes s’entrecroisent sous nos yeux sur l’autoroute. Des instantanés de vie bourrés d’humour, de tragédie, de cynisme, entrecoupés de slogans publicitaires tombant à propos dans la narration, de points historiques, statistiques, de faits divers. La construction du roman est proprement hallucinante !

Chacun pense aller vers ce qui l’attend au bout de la route : un conjoint malade, une nouvelle vie, des vacances, de nouveaux projets professionnels… Mais le narrateur nous le dit très vite sans ambage, peu de nos protagonistes auront la chance de prendre une bretelle de sortie vivants.

Alors on s’accroche, on prend de la vitesse avec eux, on voit défiler leurs existences, leurs petits secrets, leurs qualités comme leurs pires défauts. Le suspense nous tient et ne nous lâche plus : quels liens peuvent exister entre ce chauffeur de poids-lourds, cette grande patronne, ce petit prof, ce couple de retraité, ce père acheteur compulsif, ces jeunes amoureux ?

À travers ces destins, Marcus Malte tisse un texte extrêmement engagé. Son humour ravageur souligne avec grande acuité les dérives de notre société, sa course aveugle vers le profit qui nous emmène droit dans le mur.

Aires est déjà présent sur les tables de vos libraires, foncez !

Petit conseil de lecture : si comme moi vous avez la chance de pouvoir lire en voiture, essayez de profiter au moins d’une partie du roman sur l’autoroute !

Aurélie.

Aires, Marcus Malte, éditions Zulma, 488 p., 24€.

Laisse le monde tomber, Jacques-Olivier Bosco (French Pulp) – Yann

Il n’est pas forcément évident de chroniquer un livre lu à la demande de l’auteur, à plus forte raison quand le livre ne convainc qu’à moitié. Mais l’exercice se tente, alors essayons d’y regarder d’un peu plus près …

Jacques-Olivier Bosco (JOB) n’en est pas à son coup d’essai. Pour être plus précis, Laisse le monde tomber est son huitième roman publié depuis ses débuts avec Et la mort se lèvera (éditions Jigal – 2010). Ont suivi depuis quatre autres titres, chez Jigal également, et un diptyque paru chez Robert Laffont en 2017 et 2018 : Brutale puis Coupable.

Dans une cité des Hauts-de-Seine est retrouvé le corps atrocement mutilé d’un enfant. Les lieutenants Lenantais et Lartigue, chargés de l’enquête, privilégient la piste d’un chien dressé à tuer. La bête fera très vite une seconde victime pendant que les enquêteurs doivent faire face à la colère des habitants du quartier. Simultanément, un gang de tueurs de flics sévit en région parisienne …

JOB donne le ton dès les premières pages, avec une scène d’ouverture en deux (courtes) parties, brève et cinglante. Pas d’ambiguïté ici, on n’est pas dans un feel good book ni une anthologie de poésie. JOB écrit du noir et assume. Le reste du roman est à l’avenant, entre décors glauques, mauvais temps et personnages cabossés par la vie, rares sont les lueurs dans ce texte aux allures de tunnel. En dédiant son roman à Conan Doyle, JOB assume également la filiation avec Le chien des Baskerville, auquel il fait d’ailleurs référence au cours du récit. La comparaison avec l’oeuvre du créateur de Sherlock Holmes s’arrêtera là. Profondément ancré dans un lieu et une époque, Laisse le monde tomber est la peinture apocalyptique d’un monde en perdition, dans lequel la violence prévaut. Ses protagonistes se débattent avec une existence pour le moins difficile, à grand renforts d’alcool (pour Lenantais) ou d’adrénaline (pour Lartigue). Si quelques étincelles de tendresse semblent encore possibles, l’amour et l’apaisement ne sont pas au programme.

Sans avoir la prétention de se lancer dans une étude sociologique sur la vie en cité, l’auteur s’autorise quelques portraits souvent justes, comme celui du « Gaulois » ou de certains jeunes du quartier. Il apporte ainsi à son récit une épaisseur et une crédibilité qui finiraient par manquer tant l’obsession de l’efficacité semble le mener quand il écrit. C’est sans aucun doute cet aspect outré, tant dans les dialogues que dans les événements décrits, qui peut poser problème au lecteur. Laisse le monde tomber est indéniablement un roman qui se lit vite, un de ces textes que l’on qualifie d’efficaces quand on ne sait trop quel autre terme utiliser. C’est une machine qui tourne à plein régime, l’action prévaut sur la réflexion, l’hémoglobine coule à flots. Pour faire simple, disons que le cahier des charges du thriller est respecté, pour ne pas dire dépassé, au risque d’en faire trop et de perdre ainsi tout crédit. Se situant dans la plus pure tradition du « pulp », l’auteur sait ce que l’on attend de lui et ne s’encombre donc pas de superflu.

Au-delà de ces réserves, on ne peut cependant pas nier que JOB a réussi son coup car il est difficile de lâcher son texte avant de l’avoir terminé. Alors, finalement, peu importe si certains passages nous ont fait hausser les épaules ou un sourcil circonspect, le travail est fait, et plutôt bien. Bonne nouvelle pour les amateurs, la fin du roman appelle une suite, reste à savoir si elle paraîtra chez le même éditeur, dont les tribulations récentes semblent condamner la suite des activités … Il nous faudra, quant à nous, simplement admettre que nos goûts nous portent vers d’autres nuances de noir.

Yann.

Laisse le monde tomber, Jacques-Olivier Bosco, French Pulp, 356 p., 19€.

Vanda et les autres- Les livres de Marion Brunet lus par Gaëlle

La première fois qu’on m’a placé un «Marion Brunet» entre les mains, c’était Frangine, on m’a dit «Tiens, lis ça tu verras, c’est une écriture incroyablement juste». Je suis restée perplexe, le sourcil droit écarquillé, qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire «une écriture juste», qu’est-ce que ça pouvait bien être ?

Et j’ai lu Frangine – en deux coups de cuillères à pot, la nuit avait fini par me crocher les paupières – et j’ai compris. J’ai compris la justesse du propos sur la justesse de l’écriture.
Mais je t’ai déjà raconté ça ailleurs.

La deuxième fois que j’ai lu un « Marion Brunet », c’était L’Ogre au pull vert moutarde, et je me suis régalée. C’était il y a presque pile poil 6 ans. En sortant de ma lecture, je disais ça :
SUC-CU-LEN-TIS-SI-ME !
Je me suis régalée la papille et le sourire hier à lire Marion Brunet et son Ogre au pull vert moutarde.
Marion Brunet, je la guettais, depuis que j’avais lu, épatée, son Frangine (que Monsieur Pépix-très-enthousiaste m’avait convaincue de lire, à Montreuil).

Vous avez l’eau à la bouche, je vous donne faim ?

« J’en viens à l’essentiel. Sachez que les vieux ont un goût particulier : le goût du passé. Ce n’est pas vraiment mauvais, mais c’est … amer. Mauvais choix ressassés, regrets pour des trucs pas finis, remords pour des trucs mal finis… Dur à digérer, ça reste sur l’estomac. Et alors quand ils ont des choses graves à se reprocher, le goût devient carrément acide. […] Eh bien voilà : la culpabilité, c’est acide comme du jus de citron vert. Et puis il y a aussi l’ennui… L’ennui a un goût de navet […]; et si l’ennui est depuis de nombreuses années, le vieux prend carrément un goût d’endive bouillie ! »

On apprend aussi, un peu plus loin qu’ils ont « le goût de la patience (acquise au cours d’une longue vie d’attentes pas toujours comblées), la saveur de la douceur (datant de l’époque où les petits-enfants venaient encore en visite), et celle de la nostalgie – qui ressemble un peu à du biscuit trempé dans du thé. »

« C’est l’avenir qui donne un si joli goût à la chair des enfants. Ça pétille sur la langue, vous voyez ? […] Entre un vieux au goût d’endive et un enfant qui… qui… pourrait être tellement de choses : futé, boute-en-train, amoureux, mélancolique, léger, timide, profond, orgueilleux, avare, généreux… et qui pourrait devenir tout ce qu’il veut ! »

Miam, non ? On était en mars 2014.

Depuis je la guettais, et la troisième fois que je me suis précipitée sur un «Marion Brunet», c’était La gueule du loup , il était fin du matin, et bien après midi quand j’en suis sortie. Les enfants n’avaient pas mangé, plus rien n’avait existé. J’avais lu en apnée, en une seule goulée.
Ce que j’avais écrit alors, je l’ai perdu. La sensation, je m’en souviens bien. On était à la toute fin de l’été 2014.

Ensuite il a fallu attendre 2016, le tout début de l’année 2016, pour la lire à nouveau. C’est pas si long, c’est même pas long du tout pour écrire un livre, mais fichtre, qu’est-ce que c’est long quand on a envie de la lire encore. Et bon sang, ce que ça valait le coup d’attendre.

Janvier 2016 donc, Dans le désordre, la claque. En sortant de la lecture, j’écrivais ça. Je me souviens, j’en avais encore le bide en vrac. (Et tu verras, je me répète, de livre en livre je me répète, je n’ai qu’un mot à mon vocabulaire quand je veux parler de l’écriture de Marion, toujours le mot).

En vrac.
La tête à l’envers, l’estomac retourné, la tripe qui soubresaute, t’as la tronche intérieure d’un Picasso période post-cubiste.

Les dernières pages que tu sens venir, dont tu ne veux pas, mais le bouquin tu ne veux pas le lâcher non plus. Alors, c’est une petite valse que tu danses avec toi-même. Et vas-y que je te repose, que je me ressers un café, un verre d’eau, que je me roule une clope, oh tiens une mouche qui bzzzzte, et cette fleur, là, n’était pas ouverte tout à l’heure. Une petite page, deux, tu pousses jusqu’à trois. Tu reposes. Tu jettes un œil ailleurs, tu respires. Tu sens venir, et tu sais que tu va y aller. Et tu y vas.

J’ai lu là les luttes, toutes les luttes.
Les luttes actives, réactives, et d’autres poussives, les luttes armées, désarmées, désarmantes. Les luttes déclarées, les luttes déclamées, les luttes revendiquées et leur pas de deux en silence. Les luttes larvées aussi, d’autres souterraines. Les luttes binaires, bipolaires. Les luttes debout, assises, avachies, fracassées sur le trottoir. Les élans qui poussent, qu’on repousse et qui repoussent. Les énergies balbutiantes qui apprennent à grandir.
Les mêmes ritournelles, les fatigues qui se passent le relais et celles qui se passent de dormir.

Là encore, juste. Parfaitement juste. C’est pas rien, hein «parfaitement» ? C’est effrayant comme mot. Il y a quelque chose d’implacable qui résonne dedans, tu trouves pas ? Mais peut-être qu’il y a de l’implacable dans ce roman-là. De l’implacablement vivant. Toutefois d’accord, n’effrayons personne : du «justement juste» alors. Du «terriblement juste». Oui, du «terriblement juste», ça me plaît bien. Je sais pas comment elle fait pour choper le trait de chacun sans le caricaturer, jamais. Ou alors pas plus qu’ils ne le sont comme on les connaît en vrai ces gens-là. Nous. Chacun.

C’est l’amour peut-être. Il y a quelque chose de l’ordre de la bienveillance, de la tendresse, dans les yeux et les mots qu’elle pose, Marion, sur ses humanités, entières ou à moitié, qui font ce qu’elles peuvent, à se casser le bras parfois. Des humanités qui se questionnent, qui tâtonnent. Qui avancent, reculent, essayent encore, reprennent. Ne lâchent pas. Des luttes dans lesquelles y a pas qu’une seule bonne façon de marcher.

Je t’en mets des bouts ?

« La rumeur est immense et fait vibrer Jeanne, comme un début de fièvre. Les frissons lui remontent le long du dos, griffent sa nuque. Quelque chose va se passer bientôt, quelque chose qui gronde et qui menace. Elle le sait, sûr et certain. Ça sent la rage et la sueur des énervés. »

« Enfant, elle apprenait les mots comme une bouillie magique : couper, tailler, trancher, émonder, faire revenir, blanchir réserver, rissoler, malaxer, étaler, saler, poivrer, épicer, goûter… Poésie de cuistot. »

« – Non, justement pas. Le pouvoir des mots est immense, tu sais. Il transforme la nature des choses, la façonne. C’est pour ça que je me méfie des idéologies… et des idéologues. »

« Jeanne le voit clairement, à présent : chacun d’entre eux est devenu les autres. Ils faisaient groupe déjà, nombre aussi ; ils sont devenus unité. Non que leurs personnalités aient changé, ou qu’ils aient perdu de vue qui ils étaient séparément ! Mais ils se sont déversés en chacun, à tour de rôle et tous ensemble, pour former ce bloc, cette entité dure et pourtant si fragile du Nous. »

Attention, livre avec des gros mots dedans. Comme Anarchie. Squat, libertaire, autogestion, système. Mais pas que. 

Quelques mois plus tard, j’étais allée l’écouter lire des extraits, en lecture croisée avec Stéphane Servant et son Je ne suis pas là, au salon Epok de Caen, ça pulsait aussi fort.
Puis il a fallu attendre à nouveau. Ça tombait bien, ça laissait le temps de se remettre. En janvier 2018 sortait L’été circulaire, le polar primé du Grand prix de la littérature policière de 2018, if you please.

Avant de le commencer, je disais C’est bon, on ne me la fait plus, je sais très bien comment ça se passe, ça m’a fait le coup avec Frangine, et puis La gueule du loup et puis Dans le désordre : tu te fais choper la rétine par la première phrase, le temps se met à retenir ses secondes avec ses petits bras, tu bats un concours d’apnée sans même t’en apercevoir, et tes gosses sont ravis parce qu’ils peuvent gnaquer du bol de céréales pour le déjeuner. La vie reprend son cours juste après la dernière page.

Après l’avoir reposé, j’avais dit ça :
Qu’est-ce que tu veux, j’aime l’écriture de cette nana. J’aime ses mots, j’aime son rythme, j’aime son ton.

À chaque fois, ça me prend dès le début et ça ne me redépose qu’à la fin, la toute fin.
J’aime son regard posé sur les gens, implacable et pas dupe (ou alors c’est moi qui y vois ça) avec quand même de la tendresse dedans, ou de l’affection (ou alors c’est moi qui y vois ça), jamais de condescendance. Une radiographie en sous-vêtement. Elle voit la gangrène ou les bubons en haut des cuisses, sous les jupes et les pantalons, et elle les raconte, sans fioritures, sans s’attarder non plus, et sans plomber. Et la vie qui continue.
J’aime les mots qu’elle pose sur les cassures et les cassés, simples, beaux, et justes. On en revient toujours à ce mot-là, avec l’écriture de Marion. Juste, c’est ça. Ça tourne pas autour, ça n’épargne pas, ça n’enfonce pas non plus. C’est beau, ça croque, ça dit, et ça tombe pile. C’est espiègle aussi. Et acéré.

Et puis le rythme. J’aime les rythme de ses mots. J’aime la lire, j’aime la dire, ça roule tout seul sur la langue. Ça pourrait faire comme un chant, ou comme une danse, mais pas de salon.
Bref, je viens de voir filer un été avec Marion Brunet et c’était bon.

« Jo observait sa sœur floutée par la vitesse : un an de plus, un crâne de piaf, un port de reine. Seize ans à s’agiter dans le monde, effleurer le vide, éclore sans apprendre. Devenir encore plus jolie que l’année d’avant, et un peu plus conne. C’est drôle que, des deux, ce soit Céline l’aînée. Johanna n’est pas particulièrement raisonnable, mais elle porte un peu de cette lassitude désespérée qui fait parfois office de maturité, même à quinze ans. »

« Le père a mis du temps à réaliser que Céline, conforme à l’étiquette, savait sans avoir appris. Il avait été le premier à lui en faire compliment, fier comme d’une génisse, fallait pas qu’il s’étonne. Céline était belle et en jouait, vu que sa capacité attractive était inversement proportionnelle à la profondeur de son champ de vision. Pour Céline, l’horizon allait jusque-là où elle pouvait voir. De la maison, ça donnait sur les collines du Lubéron. Des fenêtres du lycée technique, elle pouvait pousser jusqu’au mont Ventoux. Au-delà commençait l’horizon de sa sœur. Mais ça, c’était pas pour tout de suite. »

En septembre dernier paraissait Sans foi ni loi.
Je ne sais plus pourquoi j’ai tardé, mais en décembre je m’exclamais :
J’ai (enfin) lu Marion Brunet !
Cœur avec le cœur, cœur avec les doigts.

C’est bien la première fois que je tarde autant, mais c’était malgré moi (je piaffe d’impatience comme un cheval aux abords de la plaine quand sort un livre de Marion Brunet).
J’y suis entrée au petit trot, m’y suis baladée quelques pages au pas, ai repris le trot, et puis, forcément c’est Marion, me suis retrouvée en pleine chevauchée au grand galop (tu noteras comme c’est smart de ma part toute cette allégorie équine alors qu’on parle du Far West. Avoue, c’est malin).

Sans foi, ni loi.
Tu parles !
Bien sûr qu’il y a de la foi, celle qu’a pas besoin de nom. Surtout pas.

Comme d’hab’, la justesse des mots de Marion, la justesse de son regard, tranquille et sans effet d’annonce. Juste là. À sa bonne place. Mais c’est peut-être rien qu’une histoire de motifs qui me résonnent dans la tripe.

Garett restera l’étranger dans cette petite ville du far far west. Et c’est bien à Camus que j’ai pensé, Camus et son Étranger. Un Camus mâtiné d’Éluard.

« Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom 
» (Liberté, Paul Éluard)

[Si tu n’es pas encore convaincu.e de combien j’ai aimé ce bouquin, vise un peu : il y a un « instar » page 220 (tu sais le mot le plus moche et pédant de la langue française). Un instar qui passe crème. « à l’instar de Stenson », vas-y, dis-le à voix haute. T’as vu ? Ça sonne comme du Gainsbourg. Crème, je te dis.]

Et puis il y a quelques jours, j’ai lu Vanda, le tout dernier opus de Marion Brunet, sorti le 26 février.

J’ai retrouvé la justesse de l’écriture de Marion, la manière de poser les mots qui m’enchante, qui me ravit, qui me fait sourire, qui me fait dire tout bas « oui, c’est ça, c’est comme ça », et ça s’enchaîne et ça me résonne toujours vrai. Pas de grandes révélations philosophiques, non, c’est beaucoup plus discret, du petit ordinaire lâche et grandiose, justement dit, bien posé là où le plus souvent on le tait, et hop on enchaîne.

Clac, clac, clac, l’alcool, la mer, être mère, être père, clac, ne pas l’être, clac, clac, clac, les odeurs, le sexe, le désir, pas questionné mal répondu, clac, clac, les violences singulières, clac, clac, les violences policières, clac, clac, clac, être jetable, être unique, absolu, clac, clac, clac, trouver sa place, prendre sa place, occuper sa place, perdre sa place, clac, clac, faire corps, clac, clac, rouler sa bosse, mener sa barque, sauver ses billes, clac, clac, le bleu et les gabians, clac, la vie qui s’enquille et qui dérape.

Et puis le souffle de l’écriture de Marion. J’y connais rien en vents méditerranéens, je te parlerais bien de mistral, mais je préférerais un truc qui porte et qui emporte plutôt qu’un vent qui dépote et te fiche en vrac. Et pourtant.

Le souffle et le rythme de l’écriture de Marion. J’ai lu les yeux avides, grands ouverts (c’est plus pratique), à grandes goulées, à oeil-que-veux-tu, j’ai avalé les pages, mais j’ai sucé chaque mot.

Et les « gens » de Marion. Les gens qui sont ce qu’ils peuvent, le cul sur les rochers ou entre deux chaises. Les gens qui sont. Ni mauvais ni bons. Qui sont. Et c’est bien assez comme ça.

Vanda, l’inVincible, la Vulnérable Vanda.

Bref, j’ai aimé.

Beaucoup.


« Here I go, Falling down, down, down, My mind is a blank, My head is spinning around and around, As I go deep into the funnel of love 🎶 It’s such a crazy, crazy feeling, I get weak in the knees, My poor old head is a reelin’, As I go deep into the funnel of love 🎶
I tried and I tried, to run and hide, I even tried to run away, You just can’t run from the funnel of love, It’s gonna get you someday 
» (Tunnel of love, Wanda Jackson).

Tu vois à chaque fois que je lis Marion Brunet, la même rengaine : juste, tendresse discrète et pudique sur la vie de guingois.

Tu fais bien comme tu veux, mais si tu ne l’as jamais lue, je crois bien que ce serait une riche idée que tu t’y mettes.

Gaëlle.

Vanda, Marion Brunet, Albin Michel, 239 p. , 18€.

Nirliit, Juliana Léveillé-Trudel (La Peuplade – Folio) – Yann et Fanny

Akulivik – Photo DR.

Les québecoises éditions de La Peuplade proposent régulièrement des textes forts, de nouvelles voix, impétueuses, originales et puissantes. Loin de toute fadeur, ces écrits portent une littérature comme on l’aime ici, charnelle et violente, profondément vivante. Nirliit se situe d’emblée dans cette lignée. Publié en 2015, il arrive aujourd’hui en Folio et il serait dommage de ne pas s’emparer de ce petit livre dont les 180 pages peuvent en valoir facilement 500 chez beaucoup d’autres…

Fort d’une superficie de plus de 500 000 km², le Nunavik est un territoire de lacs, de glaciers, de toundra et de forêt boréale couvrant la partie nord du Québec. Descendants des Thuléens, les habitants actuels en sont essentiellement les Inuits, moins de 15 000 sur un territoire presqu’aussi grand que la France. Pays froid, rude et sauvage, le Nunavik possède les qualités requises pour fasciner et faire rêver celles et ceux qui cherchent l’aventure et l’authenticité, jouissant ainsi généralement d’une image digne d’une carte postale …

Née en 1985 à Montréal, Juliana Léveillé-Trudel effectue son premier séjour dans le Nunavik en 2011, comme éducatrice d’été pour les enfants du village de Salluit, « 62ème parallèle, bien au-delà de la limite des arbres ». Depuis, chaque été est pour elle comme un retour au pays, même si elle reste une Blanche au pays des Inuits. Et c’est à travers ce regard de Blanche, depuis longtemps débarrassé de toute illusion, qu’elle s’emploie à raconter le quotidien de ce peuple inexorablement rongé par les oripeaux du progrès que nos sociétés modernes leur ont apporté. Exit la carte postale, bienvenue dans un monde où l’alcool et la violence font partie intégrante de l’ordinaire des familles, un monde où il n’est pas rare de voir de jeunes filles de 13 ans enceintes, victimes de viol ou d’inceste, un monde dans lequel des adolescents se suicident, un monde souffrances et pourtant si plein de vie.

« Vous êtes là avec vos vies de tragédies grecques, vous feriez baver Shakespeare avec vos douleurs lancinantes et votre désespoir, et je ne sais pas comment vous faites pour endurer ça, moi qui en arrache déjà avec ma petite misère ordinaire ».

Nirliit commence par une disparition, celle d’Eva, jeune femme devenue amie de Juliana Léveillé-Trudel. Son corps n’a jamais été retrouvé, le doute subsiste encore sur la façon dont elle a perdu la vie, la seule certitude est qu’elle ne reviendra pas au village. Mais les disparitions et les accidents sont trop fréquents par ici pour que la vie s’arrête, ne serait-ce qu’un instant.

« Toi, Eva, tu es allée rejoindre d’autres statistiques où vous êtes surreprésentées, celles des femmes victimes de violences. Pas la violence conjugale, mais ça aurait pu, il y a de l’amour violent entre les murs de ces maisons presque identiques, il y a de la jalousie féroce, il y a de la confusion entre aimer et posséder, vous qui possédez beaucoup mais si peu de choses. »

Aurore boréale – photo DR.

Dans ces terres où les Blancs, depuis des années, jouent les « nouveaux missionnaires », ils ne se privent pas, pour autant, de profiter des jeunes femmes inuits avant de repartir vers Montréal ou plus loin encore, ne donnant plus jamais signe de vie et laissant parfois derrière eux des enfants qui ne connaîtront jamais leur père. Dans la seconde partie de son livre, Juliana Léveillé-Trudel revient sur Maata, la mère d’Eva, et ses relations avec Elijah, natif inuit et son amant Félix, venu de Portneuf, loin au sud … Une histoire finalement typique du Nunavit, celle d’un amour déçu et d’une enfant qui vient au monde sans que quiconque soit sûr de l’identité de son père. « De toute façon, ils appartiennent à tout le village, les enfants ».

Porté par une voix que marquent la colère autant que l’amour, Nirliit est un texte renversant d’humanité, pétri d’émotions fortes qui frappent droit au coeur, faisant voler en éclats l’image d’Epinal qui semble vouloir, à tort, représenter ce pays dans l’imaginaire collectif. C’est également une véritable déclaration d’amour que fait Juliana Léveillé-Trudel à ces hommes et femmes que l’Etat a dépossédés de tout, livrant leurs terres aux compagnies minières qui, une fois l’an, envoient à chacune et chacun un chèque censé les dédommager de cette expropriation. En soulignant les méfaits du monde moderne quand il entre en contact avec des civilisations longtemps isolées, la jeune auteure montre également l’amour et l’envie de vivre qui persistent malgré tout chez ces habitants du Grand Nord, écartelés malgré eux entre sauvegarde des dernières traditions et « facilités » factices apportées par le « progrès ».

Un texte essentiel.

Yann.

Juliana Léveillé-Trudel nous propose une envolée du Sud (Montréal) au Nord (Salluit) comme les oies – Nirliit en langue innue -.

Son héroïne repart au pays du grand froid pour rendre hommage à une chère amie, Eva, partie dans l’eau profonde du fjord. Par cette disparition, elle tisse le lien avec la communauté du Nunavik, ce grand territoire où les grands chasseurs nomades sont devenus de grands cœurs brisés par l’alcool, la drogue et la violence. Léveillé-Trudel nous parle d’une partie de ces Qallunaat – les Blancs -qui ont pris et prennent toujours, les richesses du sol comme les richesses humaines.

Ce qu’il y a de puissant dans ce roman c’est cette histoire racontée comme un carnet de bord où l’on y trouve sincérité, mots crus, poésie, colère, beauté, violence et questionnements.

Illustration Fanny Nowak.

Notre héroïne aime très fort, elle aime ce peuple, frotte son désespoir à leurs silences, comprend comme elle rejette. Dans cette histoire foncièrement contemporaine, Juliana Léveillé-Trudel écrit les choses comme sa narratrice le ressent, sans ambages. Elle nous raconte ses « oursons », ces enfants qui appartiennent à tout le village, pour le pire et parfois le meilleur, elle nous rend compte de leurs vies, de leurs rêves, de leurs espoirs.

Et moi j’ai embarqué dans ces vies « de brics et de brocs » sur fond d’aurores boréales et de soleil éternel. Car parfois dans ce roman qui se rend dur comme un roc, il y a cette lumière qui perce à travers ces failles et ces ruptures.

L’héroïne revient donc, Nirliit, se rend à ses souvenirs et me voilà émue par ce roman qui fait des ricochets sur l’âme du grand peuple du Nunavik.

Puissant coup au cœur et ravie de le voir en format Poche !

Fanny.

Nirliit, Juliana Léveillé-Trudel, La Peuplade / Folio, 173 p. / 18€ et 192 p. / 6€90.

Glaise, Frank Bouysse (La Manufacture de Livres / Le Livre de Poche) – Seb

« L’homme et sa monture traversèrent les coulées de lumière entre les ombres portées des grands cyprès plantés là par on ne savait plus qui, en bordure du chemin, effilés comme des flammes sombres immobiles. Le cheval semblait se déplacer, tantôt sur une eau noire, tantôt sur une eau limpide. Puis, la silhouette indistincte se fondit une dernière fois dans l’ombre et émergea plus loin dans une explosion solaire, avant d’être lentement avalée par la déclivité du terrain, jusqu’à ce qu’il ne restât rien que le bruit des sabots scandant de muettes prières. Le souffle du monde. Et pas la moindre empreinte. »

Août 1914. À la ferme des Lary, sur l’échine du puy Violent, Victor s’apprête à quitter les siens pour aller au front. Il laisse Mathilde son épouse, sa mère et son fils Joseph âgé de quinze ans. Il sait qu’il peut compter sur son proche voisin, le vieux Léonard, pour aider sa famille. Dans la ferme d’à côté, Émile Valette, frappé d’une infirmité, nourrit sa rancœur et sa colère contre le monde entier. Il doit en plus accueillir la femme et la fille de son frère qui lui, est mobilisé. L’arrivée de ces deux femmes dans les montagnes du Cantal va pousser les plaques tectoniques des sentiments qui animent les femmes et les hommes, et chambouler l’équilibre quasi antédiluvien qui sévissait sous le regard silencieux du puy Violent.

Pour commencer, il y a l’écriture de Franck Bouysse. Elle s’offre à nous comme la proue d’un navire qui ourle les eaux et leur fait des lèvres sensuelles et éphémères. Cette écriture, cette signature, bien plus efficace qu’une empreinte palmaire ou une iris, m’a encore une fois porté et emporté.

Dans les romans de Franck Bouysse, et dans celui-ci, rien ne vit comme ailleurs, rien n’est saisi comme ailleurs. Dans Glaise, le vent chaud gifle les ramures, la nuit est couleur anthracite, les éclairs d’orage coulissent. Il y a des coffres qui contiennent « ce qui ne doit jamais brûler », il y a des cloches qui sonnent à contretemps, une mère pluie couinant comme une bête malheureuse. Dans ce roman, l’intense luminosité émiette les silhouettes, les oiseaux moissonnent l’air avec leurs ailes effrangées, les nuages mâchonnent les montagnes, la lumière s’empile dans les pièces, les balanciers de pendule répandent du temps. Sur ce versant du puy Violent, les herbes desséchées attristent le sol, des voix humaines butent contre des rideaux de pluie, les corneilles sont excommuniées par la brume, il y a des ustensiles sédimentés, de hautes flammes badigeonnent des visages, les papillons colorent le ciel, la lune piaffe derrière les nuages et il y a des silences chahutés

Voilà ce que vous trouverez dans Glaise. Du talent qui ébouriffe et beaucoup de travail, des cohortes d’heures remises sur le choix d’un mot, la tournure d’une phrase, la courbure d’une parole. Et certainement un paquet de versions. Il ne m’est pas si souvent arrivé de lire un roman dont l’écriture serve d’une manière aussi efficace une histoire et des personnages si bien nés. C’est beau, bon sang que c’est beau, mais ce n’est pas beau juste pour cette raison, c’est magnifique parce que c’est utile à tout le reste.

J’ai lu ce roman bien lové dans mon lit, calé dans un fauteuil, juché sur un coin de canapé, mais tout ce temps-là, j’étais sur le puy Violent, ce sommet qui porte si bien son nom. J’étais aussi dans les étables, dans l’obscurité d’une soue, j’étais sous le vent furieux et le ciel sans limites. J’étais dans le cœur de cette poignée de personnages rudes, peu causants, retords et parfois froids comme un reptile, durs au mal et travailleurs comme peu ont travaillé dans leur vie. Je me suis trouvé dans le foin si odorant, quillé tout droit sur des amas de rochers millénaires, avec les yeux qui portaient sur un horizon fluctuant.

Pour le lecteur de passage qui découvre Franck Bouysse avec Glaise, le risque au début, est de se croire dans un roman dit « de terroir ». J’ai horreur de cette appellation qui ne veut rien dire et qui se montre si restrictive. Non, ce n’est pas ce genre de roman-là. C’est un paquet de pages, une confluence où se mélangent avec fureur la dramaturgie et la poésie, le romanesque qui tutoie le lyrique avec partout, la nature et la violence des éléments et des hommes. Je n’ai pas lu Né d’aucune femme, mais j’ai lu tous les autres livres de l’auteur et je me sens de force à affirmer que c’est que le plus Faulknérien de tous. Pas une imitation, une création pure et indépendante qui assume une filiation nette. Dans la manière dont les personnages sont traversés par leurs sentiments, comme ils sont renversés et possédés par leurs émotions, dans cette idée permanente qui enfle et qui nous souffle que ça va finir dans la violence, dans ce que cette histoire recèle d’inéluctable.

Et puis la manière qu’on les personnages de manier leurs outils, de bouger sous le soleil ou sous la pluie, de récurer une étable, de conserver le silence, de scier un poteau de hêtre ou de mener un cheval de trait. Mais la grande performance de ce roman se tient peut-être dans les dialogues, d’un réalisme qui frappe, il ne manque rien et surtout il n’y a rien en trop. Ce phrasé qui construit les personnages mieux qu’une longue description, qui leur donne une posture et un vécu, un savoir et des intentions.

Bon sang que j’ai aimé ce roman, c’est peu de l’dire !!! (voilà qu’il me fait abuser des points d’exclamation, ce qui déplairait beaucoup à Elmore Léonard.)

Joseph et Anna, Valette et Irène, le grand-père foudroyé et Léonard, et même César le cheval de trait, et aussi la mule, Victor et d’autres, tous vont vous accompagner très longtemps après avoir refermé ce sacré livre. Vous allez les revoir, les entendre, vous allez éprouver des sentiments forts et contraires, vous sentirez la présence du puy Violent et la possessivité de la terre.

La fin vous laissera pantelant, un peu désorienté, comme quand on a pris un coup et qu’on ne sait plus trop où sont le ciel et la terre. Et surtout, lisez tout jusqu’au bout, tout au bout. Et lisez lentement pour savourer et déguster. Après, il sera trop tard.

Seb.

Glaise, Franck Bouysse, La Manufacture de Livres / Le Livre de Poche, 425 p. / 448 p., 20€90 / 7€90.