Pierre-Julien Marest, éditeur – Entretien – Seb

Le fondateur de Marest éditeur s’est prêté avec joie et pas mal d’humour à un entretien au cours duquel nous avons abordé la littérature bien sûr, mais aussi et surtout une bonne louche de cinéma. Interview d’un érudit du 7ème art.

Bonjour Pierre-Julien. Peux-tu te présenter en quelques lignes ?

Je suis parisien, issu des quartiers les plus bourgeois de la capitale. J’ai été éduqué chez les catholiques. Ma vie est l’histoire d’une lente conversion.

Cette passion pour le cinéma, d’où vient-elle ?

Des souvenirs d’avoir vu, très tôt, des classiques. A deux ans, Metropolis de Lang, mon premier film en salles. A 7-8 ans, je me souviens surtout de Fenêtre sur cour d’Hitchcock, de La Maison rouge de Delmer Daves, mais surtout de Pêché mortel de John Stahl. Mais, de manière générale, tout ce qui pouvait susciter chez moi une forme d’évasion était salutaire.

Marest éditeur navigue entre le cinéma et la littérature, ou plutôt fait le lien entre les deux. Cette proximité t’est-elle apparue tout de suite ou plus tard ?

Elle est apparue un peu par hasard, lors d’un pot aux éditions Rivages, où j’ai rencontré l’écrivain Luc Chomarat. Il m’a parlé d’un texte qu’il était en train d’écrire, une sorte de roman sur Ozu et Tarkovski. Ça s’appelait déjà Les dix meilleurs films de tous les temps et, apparemment, ça ne plaisait pas beaucoup, les éditeurs à qui il l’avait présenté ne comprenaient pas très bien ses chapitres de deux lignes. Bref, je lui ai donné mon mail, j’ai lu, j’ai explosé de rire plusieurs fois par page, et plus encore pour les pages de deux lignes, donc j’ai dit banco. Je démarrais tout juste, je crois qu’on a eu aucune presse, si ce n’est Kaganski dans les Inrocks, ce qui n’a pas empêché le livre de devenir assez vite culte dans les milieux cinéphiles. Succès certes plutôt confidentiel, mais amplement mérité et qui m’a amené à penser que c’était une très bonne idée, en fait, de creuser le lien entre cinéma et littérature. Après, je n’ai rien inventé, on peut considérer que P.O.L était déjà sur ce créneau etc. Mais, débuter avec Chomarat, c’était singulier, iconoclaste, à la fois sérieux et drôle. J’ai toujours eu en tête une réflexion de Pauvert, qui disait quelque chose comme : pour devenir un bon éditeur, publiez ce que les autres ne font pas. De ce point de vue, le livre de Luc était idéal.

J’ai lu que tu réalisais toutes les maquettes des livres que tu édites. Tu dis même à ce sujet que tu te mets au service du texte, que tu le mets en scène. Faut-il un regard de cinéaste pour arriver à fabriquer ces maquettes ?

Non, du tout, il faut surtout être radin. Une maquette de livre, ça peut facilement tourner à 7 euros la page, ça va vite. Je connais des éditeurs qui payent leurs graphistes avant leurs auteurs, j’ai toujours trouvé ça agaçant. De même, on m’a plusieurs fois fait comprendre que cela n’était pas très chauvin de faire imprimer mes livres à l’étranger. Mais les économies que je réalise sur ces deux postes me permettent déjà ceci : de verser des à-valoir, aussi modestes soient-ils, aux auteurs. Par ailleurs, étant donné que j’ai des coûts de fonctionnement extrêmement bas, je ne suis que très raisonnablement dépendant du succès des livres, ce qui me permet de prendre des risques. Pour en revenir à la question du regard, je pense qu’il faut surtout aimer les livres, voir les pages comme des espaces peuplés de signes et, d’une certaine manière, apprendre à les aimer tous.

Lorsque tu as entre les mains un texte à éditer, trouves-tu très vite la couverture ?

Cela dépend ; parfois, elle émane d’une proposition de l’auteur ou c’est un choix évident. A d’autres occasions, on cherche, on fait des essais, on trouve. Il n’y a qu’une seule fois où cela s’est mal passé ; j’avais fait une vingtaine de propositions à un auteur, rien ne lui convenait. J’ai fini par lui imposer un photogramme d’un film de Gérard Courant, avec qui j’avais trouvé un accord sur les droits. L’auteur n’a pas apprécié ; il a contacté le cabinet Pierrat, qui m’a affirmé que l’auteur souhaitait exercer son droit moral à l’encontre de la couverture et interdire la publication en l’état. J’ai répondu poliment que le photogramme représentait le cinéaste auquel l’essai était dédié, que je ne voyais donc pas le problème, tout en rappelant que ce choix était ma prérogative. On m’a répondu, en gros, combien ? J’ai donné un chiffre un peu au hasard. Deux jours après, j’étais payé 2000 euros pour ne pas publier un livre. Ce fut donc une opération particulièrement juteuse. 

Le logo de ta maison d’édition, on en parle ? Il m’évoque le générique de James Bond.

On me l’a dit plusieurs fois. En fait, le générique de James Bond a été conçu par Maurice Binder, qui s’est fortement inspiré de Saul Bass, auteur du générique de Vertigo. Si l’on recherche plus loin, cela pourrait renvoyer certaines séquences de Busby Berkeley et à son usage immodéré du kaléidoscope, voire à L’Homme à la caméra de Dziga Vertov. C’est Alexis Borgé qui a réalisé ce logo, je voulais quelque chose qui évoque l’œil humain et celui de la caméra.

La passion semble conduire tes actes. Il semblerait que ce soit ton admiration sans bornes pour Hitchcock qui t’ait incité à créer Marest éditeur ?

Oui, un traducteur m’avait fait part de textes d’Hitchcock inédits en français. De fil en aiguille, il m’a proposé un entretien inédit entre Warhol et Hitchcock, qui devait faire l’objet d’une publication dans la revue L’Infini. Mais j’ai trouvé ce texte tellement excitant que j’y ai vu la promesse d’un livre, qui est devenu Warhol/Hitchcock, soit l’acte de naissance de la maison.

Soyons pragmatiques. Comment parvient-on à convaincre un banquier de nous prêter de l’argent pour monter une maison d’édition en 2016 ? Faut-il qu’il soit un admirateur d’Hitchcock ?

On n’y parvient pas, à vrai dire, je n’ai même pas essayé. Dix ans auparavant, j’avais tenté le coup lors de ma première maison d’édition, pour financer la traduction des deux ouvrages de Sterling Hayden. Inutile de faire un tableau : l’acteur était inconnu et le projet bien trop hasardeux pour rentrer dans les grilles de rentabilité du conseiller bancaire. Par contre, j’ai eu la chance de percevoir un héritage à cette époque. De l’argent qui dormait depuis 20 ans dans une institution bancaire ; malheureusement pour cette dernière, une loi venait de passer, les obligeant à contacter les bénéficiaires des héritages qu’ils recelaient. Bref, une sorte d’oncle d’Amérique, qui n’était autre que ma grand-mère.

Est-ce qu’avoir pigé chez Télérama t’est utile dans ton métier d’éditeur ?

Non, pas vraiment. Le fait de travailler pour Télérama leur interdisait de parler de mes publications — une affaire de déontologie.  J’imagine qu’on doit pouvoir se dire que je bénéficie de réseaux plutôt solides, étant passé par une rédaction prestigieuse. En fait, c’est plutôt le contraire : je ne suis pas quelqu’un de très sociable, s’il y a un évènement branché à Paris, vous pouvez être assez sûr de ne pas m’y croiser et si quelqu’un m’agace, vous pouvez être certain que je ne céderai pas à la moindre hypocrisie.

Songes-tu à déléguer la diffusion-distribution ou comptes-tu garder la main dessus ? Pour quelle raison ?

Pour l’heure, je souhaite rester en auto-distribution/diffusion. La logique de distribution peut s’avérer très coûteuse ; je pense à un ouvrage où j’ai eu une mise en place de 650 exemplaires, pour un chiffre final de ventes de 170 exemplaires. Sur les 480 exemplaires invendus, j’ai dû payer un pourcentage au distributeur. Je ne parle même pas des exemplaires tirés en trop : le diffuseur m’avait conseillé d’en imprimer 2000 (soit, du sur-stockage, pour lequel je payais aussi la location de palettes chez le distributeur). Ajoutez à cela qu’une quantité non négligeable des 480 invendus avaient été retournés défectueux, et donc bons pour le pilon. N’oubliez surtout pas les frais inhérents à tel abonnement chez le distributeur, ceux de « picking » (soit, le simple fait de déplacer les livres) et vous comprendrez comment, pire que de n’avoir jamais vu la couleur d’un cent sur les 170 ventes, vous vous retrouvez à payer aussi votre distributeur et votre diffuseur (après l’auteur, le relation libraires, l’attachée de presse, la Poste etc.). Bref, je n’en dormais plus la nuit.

Donc, l’auto-distribution, c’est le paradis, après cela. Il va sans dire que mes mises en place sont bien inférieures, mais mon taux de retour a chuté. Si j’exclus les retours des années précédentes, je dois être entre 5 et 10% sur l’année dernière. Je vends moins, mais je gagne évidemment beaucoup plus. Pour ce qui est de la diffusion, je viens d’embaucher quelqu’un pour m’épauler.

Il y a un lien très fort entre le cinéma et la littérature. De tous temps, les réalisateurs ou les producteurs ont acquis des droits de romans ou nouvelles pour alimenter leur activité. Créer une maison d’édition comme la tienne est une sorte de mise en abime ?

Je ne l’ai jamais vu comme ça, mais, oui, la littérature a fréquemment servi de matière première au cinéma. Partir du cinéma pour retourner à la littérature me semble assez naturel ; exposer l’impact du cinéma sur la création contemporaine, comme le fait Sébastien Rongier dans son essai sur Psycho (d’Alfred Hitchcock), Alma a adoré, me semble réjouissant.

Ce serait drôle si quelqu’un achetait les droits d’un de tes ouvrages pour en faire un film ?

Ça serait très drôle ; ça a failli être le cas pour un essai sur la chanson chez Moretti, signé Sébastien Smirou, pour lequel une société de production avait posé une option, qui est hélas tombée. Et c’est bien dommage, nous avions déjà investi dans du Primitivo pour fêter cela.

Que ce soit en matière de littérature ou de cinéma, l’Europe et notamment la France, ont beaucoup influencé les écrivains et gens du cinéma américain. John Irving par exemple, voue une grande admiration à Flaubert, et Renoir à fait une belle carrière en Amérique. Comment expliques-tu ceci ?

C’est une question complexe. Le cinéma américain fut longtemps d’essence européenne. Pour ne citer que quelques réalisateurs nés en Europe qui ont fait carrière à Hollywood : Joseph von Stenberg, Eric Von Stroheim, Charles Chaplin, Alfred Hitchcock, Fritz Lang, Billy Wilder, Otto Preminger… Même parmi les producteurs légendaires d’autrefois, Samuel Goldwyn est né en Pologne, Jack Warner au Canada, Louis B. Mayer à Minsk. Les liens avec l’Europe et sa culture sont nombreux.

Le Mot et le Reste, un autre éditeur, présente un profil similaire à celui de Marest éditeur. Une programmation hybride entre musiques et littérature. Ta maison est plus jeune de vingt ans, mais cela semble démontrer que les arts se tiennent plus la main que certains voudraient le croire et que les gens sont plus curieux qu’on ne le pense. N’est-ce pas justement le rôle premier d’un éditeur de proposer non pas ce que le public aime, mais ce qu’il pourrait aimer ?

Je suis entièrement d’accord avec ce point de vue ; il ne faut jamais aller dans le sens du public, mais chercher à le surprendre, à le rendre curieux. C’est presque une question d’ordre politique ; je crois que c’est au lecteur d’aller vers le livre, et non le contraire. À espérer aller dans le sens du public, d’une littérature qu’il pourrait consommer sans effort, on ne fait qu’une chose : participer à son abêtissement.

Depuis quelques années, le cinéma américain semble tomber dans la facilité et ne produire que pour gagner toujours plus d’argent, preuve en sont les affligeants films de supers héros qui ne sont ni faits ni à faire et se ressemblent presque tous. Malgré cela, il existe un cinéma créatif, comme au festival Sundance, piloté par Robert Redford. Le salut viendra-t-il de là ou du public ? T’inscris-tu dans cette démarche de creuser dans la qualité ?

Je pense que le salut viendra de l’offre, et non de la demande. C’est aux producteurs, comme aux éditeurs, de maintenir un certain niveau, de ne pas aller dans le sens du vent. En tant que lecteur, j’ai horreur des phrases toutes faites, des livres qui ne reposent que sur une intrigue. Le style me semble aussi important que le fond.  Je n’espère qu’une seule chose, pour ce qui de l’état actuel du cinéma : que le système s’essouffle, que les spectateurs se lassent définitivement des productions Marvel et consorts, qu’on puisse enfin respirer.

J’ai découvert Marest éditeur grâce au livre de Didier da Silva, Le Dormeur. C’est incroyable de constater qu’un homme tel que Pascal Aubier (dont parle le livre) qui a carrément révolutionné la technique du cinéma soit inconnu du grand public. C’est aussi ça Marest éditeur, rendre une sorte de justice ?

Je n’ai jamais conçu cela comme une forme de justice, mais plutôt une révélation. Dès la première page de ce livre, j’ai été emballé ; le monde auquel l’auteur faisait référence me parlait entièrement. Et, perdu au milieu de ce monde, un cinéaste fabuleux dont j’ignorais tout : Pascal Aubier. Après l’avoir accepté ce texte, je me sentais plus proche d’un zélote soucieux de partager la bonne nouvelle de cette découverte, que d’un justicier.

Je suis assez fasciné par le doublage. Que ce soit au cinéma ou dans les séries télé. La France excelle depuis longtemps dans cet exercice. Nous venons d’ailleurs de perdre une pointure en la personne de Jacques Frantz. Si quelqu’un te propose un ouvrage sur ce sujet, tu dresses l’oreille ?

Pas sûr, avec tout le respect que je dois aux doubleurs. Je ne regarde jamais les films qu’en version originale, car je suis très sensible aux voix, et je pars du principe qu’un réalisateur digne de ce nom dirige tout autant les corps de ses interprètes que leur diction, leurs intonations. Je ne parle pas un traître mot de japonais, mais Akira Kurosawa, pour moi, c’est aussi la voix Toshiro Mifune, un peu comme l’est celle de Wayne chez Ford. Ce sont des films que je ne pourrais pas, je pense, voir doublés en français. Mais, une histoire des doubleurs français, ou, qui sait, un polar où un doubleur voix rêverait de tuer une vedette américaine dans l’espoir un peu fou de prendre sa place sur le silver screen, qui sait ?

Quels sont les projets de Marest éditeur ?

Hum, c’est confidentiel. Mais, outre un fantôme japonais, Doillon, Fleischer, et Fincher, on devrait bientôt parler de musique, et puis de punk aussi, et du Greco, évidemment et enfin de Cayatte, de Madame Bennett, de Jeanne Roques aussi, et encore de fantômes, et sans oublier les années 1970…

Avant le clap de fin, autre chose à dire ?

Euh, elle était bonne ? On la garde ?

Sponsored Post Learn from the experts: Create a successful blog with our brand new courseThe WordPress.com Blog

Are you new to blogging, and do you want step-by-step guidance on how to publish and grow your blog? Learn more about our new Blogging for Beginners course and get 50% off through December 10th.

WordPress.com is excited to announce our newest offering: a course just for beginning bloggers where you’ll learn everything you need to know about blogging from the most trusted experts in the industry. We have helped millions of blogs get up and running, we know what works, and we want you to to know everything we know. This course provides all the fundamental skills and inspiration you need to get your blog started, an interactive community forum, and content updated annually.

S’abandonner, Séverine Danflous (Marest Éditeur) – Seb

« Faire le vide. Ramasser tout ce qu’il a laissé derrière lui. Le balancer dans des cartons et tout jeter : photos, vidéos, chaussettes, messages…Supprimer. Plus rien. C’est trop dur sinon. Toutes ces traces de passage. Ces traversées avec retour sur le paysage de son corps à tout jamais absent. La chaise vide. La tasse dans laquelle il buvait son café. La silhouette sans densité dans le lit. Les cadeaux qu’il a faits : un parfum ou un livre, un bijou de pacotille pour faire briller la relation. Tout. J’attrape, je jette dans des cartons et, direction les grandes poubelles vertes dans la cour, en bas de l’immeuble. Plus rien pour penser à lui. Parce qu’il va mettre du temps à se déloger de ma tête de toute façon. »

Alors qu’il vient de se faire larguer, un réalisateur reçoit une commande. Réaliser un documentaire sur les faillites amoureuses. Il accepte et rencontre des femmes, enregistre leurs voix, les écoute raconter leur séparation, l’abandon dont elles ont été les victimes. C’est peut-être son chemin de reconstruction.

Deuxième livre que je lis de Marest éditeur et deuxième très beau moment de lecture. Cet éditeur mérite que l’on prête attention à son travail. S’abandonner, de Séverine Danflous, est empreint d’un univers très particulier, qu’il est difficile de décrire. Pour le peindre, je dirais que ce roman irait parfaitement avec un film de Claude Sautet, qu’il aurait sûrement aimé mettre en scène, avec ses cafés enfumés, le brouhaha, la frénésie latente qui court sur les comptoirs, entre les tables à peine débarrassées, ces personnages complexes tiraillés par des sentiments divergents. Pour faire bonne mesure, il faudrait écouter juste avant la lecture, comme pour se mettre en rythme, la très belle chanson de Rose, « Mais ça va ». En corollaire, il faudrait lire avant, le très beau roman de Jean-Philippe Blondel,  Mariages de saison , dans lequel un photographe recueille les confidences et les états d’âmes de jeunes mariées.

Si vous faites cela, vous serez pile dans l’ambiance. Mais bien sûr, ce roman se suffit à lui-même. Séverine Danflous réussit une performance, quelque chose qui n’est pas aisé, casse gueule même : se mettre dans la peau d’un personnage du sexe opposé. Cet homme qu’on a quitté, qui erre de logement en appart, de canapés de potes en divans de vieilles copines, elle a su en tirer le meilleur, le plus profond, le plus sincère. Elle est allée cueillir son mal, sa douleur, ce que la séparation avait laissé de doutes en lui, et toutes ces blessures que le vide a provoquées.

Ce portrait d’un homme en déshérence, simplement raccroché à un projet qui lui fait écho, est à la fois simple et beau, profond, subtil. Pas évident de comprendre l’autre sexe, d’envisager un monde que l’on coudoie mais qui reste bien abstrus. Pas facile de trouver le chemin, sans passer par le mélo, en évitant les poncifs, les voies sans issue et en trouvant les voix avec issue. 

Il y a quelque chose de très émouvant à suivre le parcours de cet homme au mitant de sa vie, qui réalise qu’il n’a pas construit grand-chose et qui commence à se demander ce qu’il laissera derrière lui. Ses face à face avec ces femmes blessées, elles aussi très touchantes dans leur colère, leur peine, leur douleur, sont autant de miroirs qui le racontent en creux. À chaque confidence, il en apprend un peu plus sur les femmes, leur ressenti, leur fonctionnement, et dénoue doucement les liens qui l’emprisonnent dans cette chute qui semble sans fond. Car être abandonné c’est être lâché dans le vide.

La construction linéaire du roman est extrêmement bien sentie. Chaque entretien préfigure un pas en avant, pour l’homme qui enregistre mais aussi une libération pour celle qui est écoutée. C’est une relation brève mais intense qui s’instaure, avec peut-être, l’accord tacite de se guérir l’un l’autre. Chaque enregistrement est une brique de la nouvelle maison que se bâtit l’homme largué, et la confidence que consent la femme est un poids dont elle se déleste. Peu à peu, celui qui était sans volonté, semblable à la feuille emportée sur le dos de la rivière, va reprendre des forces, mis le parcours est semé d’embûches et il faudra se montrer pugnace pour conserver une chance d’aller mieux, de revoir la lumière. La vie facétieuse n’aide pas, ou aide parfois.

L’écriture est fine, travaillée, elle est belle, elle remplit ces pages d’humanité, de chair, de souffle, de souffrance aussi, accompagnée par un cortège sombre de colère et de doutes. Sous la plume de l’auteur, le quotidien blafard reprend des couleurs, des détails retrouvent une importance toute simple, la lumière, les soupirs, une chanson, les silences, un café.

Avec ce roman, l’auteur nous dit que la guérison n’existe pas dans la fuite et qu’elle se trouve dans le combat. Qu’il faut aller au charbon, s’en mettre partout, y tremper les mains et le cœur, ne pas subir. Elle nous dit que la réparation, la guérison passent par la création, la sensibilité, que ce qui a blessé peut aussi soigner. Elle nous suggère que même si les autres nous en mettent parfois plein la gueule, il faut avoir le goût des autres et que l’art est un beau véhicule qui aide beaucoup.

Au fil des pages, la polyphonie se répand tout en accordant sa singularité à chaque voix. Cela construit un chœur, celui des relations complexes de l’amour, de pourquoi il meurt, de pourquoi il surgit, de comment on survit à sa disparition, à son délitement.

Je vous propose de vous abandonner durant 200 pages, et peut-être que ça durera un peu plus que ça. Et je prends le pari mesdames, que parmi vous, pas mal se diront en lisant certaines confidences « mais oui, c’est exactement ça que j’ai ressenti ! » et que vous, messieurs, vous vous trouverez des points communs avec le narrateur.

L’ouvrage est en librairie depuis le 11 mars. Vous n’avez plus d’excuse.

Seb.

S’abandonner, Séverine Danflous, Marest Éditeur, 200 p. , 17€.

L’Hôtel de verre, Emily St. John Mandel (Rivages / Noir) – Yann

« Il y a une exquise insouciance à se réveiller chaque matin en sachant que le pire est déjà arrivé. »

Photo : Yann Leray.

Cinq ans se sont écoulés depuis la publication en France de Station Eleven, dernier roman d’Emily St. John Mandel, succès inattendu autant que mérité qui donna à la jeune canadienne une stature internationale. Texte puissant, poétique et envoûtant, le roman brillait tant par le fond que par sa forme et invitait le lecteur à suivre une troupe de théâtre au sein d’un monde ravagé par une pandémie. C’est peu dire, donc, qu’elle était attendue avec l’impatience que savent susciter les grands textes. Autant le dire tout de suite, le résultat est à la hauteur de notre attente.

Crédit photo : Philippe Matsas / Editions Payot et Rivages

On pourra bien sûr trouver quelques points communs entre L’Hôtel de verre et son prédécesseur mais rien dans le scénario initial ne vient rappeler l’univers de Station Eleven. Basé sur une narration dont les apparents caprices constituent une des forces du roman, le récit démarre au milieu des années 90 pour trouver une conclusion 35 ans plus tard. Prenant racine à Toronto, il se développe très vite au sein d’un hôtel luxueux perdu au nord de Vancouver avant de se déplacer jusqu’à New-York.

Plusieurs vies se croisent dans ces pages, dont les voix se mêlent parfois, se complètent souvent. Les morts et les vivants, les souvenirs et les hallucinations, la réalité et le « monde de l’ombre », la vie et la contre vie, sont autant d’éléments qu’Emily St. John Mandel instille avec grâce et talent tout au long de ses pages, dotant ainsi son récit de ce supplément d’âme qui avait valu à Station Eleven sa reconnaissance internationale. Le postulat de départ ne semblait pourtant guère s’y prêter. L’Hôtel de verre s’inspire en effet de l’affaire Madoff, du nom de cet homme d’affaires américain arrêté en 2008 et inculpé par le FBI pour une escroquerie portant vraisemblablement sur plusieurs milliards de dollars. Madoff purge actuellement une peine de prison de 150 ans. La jeune romancière parvient pourtant à tisser autour de la figure de Jonathan Alkaitis (alter ego de Madoff) une histoire étonnamment empreinte de tristesse et de sensibilité dont la construction captive et impressionne au fur et à mesure que les différentes parties semblent vouloir se répondre à travers les temps, les lieux et les personnages.

Emily St. John Mandel confirme donc ici avec classe la force d’évocation et la virtuosité que l’on avait précédemment admirées. Elle livre avec cet Hôtel de verre un roman noir crépusculaire et mélancolique, un royaume d’illusions dont la beauté sombre nous marquera durablement.

Yann.

Traduit de l’anglais (Canada) par Gérard de Chergé.

L’Hôtel de verre, Emily St. John Mandel, Rivages / Noir, 397 p. , 22€.

La mémoire est une corde de bois d’allumage, Benoit Pinette / La patience du lichen, Noémie pomerleau-Cloutier (La Peuplade) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Quatre-vingt-douze pages qui te rentrent en dedans, de la part de cet auteur-compositeur-interprète qui lâche, durant ce temps, son oripeau – dans le sens de cette lame de cuivre battue en feuille, ayant l’apparence de l’or – de Tire le Coyote, pour « être » Benoit Pinette.
C’est du courage et de la beauté.

Je vais te dire cette image qui m’est venue après la lecture de  La mémoire est une corde de bois d’allumage , cet assemblage de ces haïkus mélangeant mélancolie, peur, sensibilité et résilience.
Et bien j’ai imaginé l’auteur en train de rassembler le bois, de petites branches sèches et cassantes, froisser en boule du papier où s’inscrit des anciennes peurs, monter un tipi de feuilles mortes, tout ce qui sert à faire partir un feu. Puis, laisser partir en fumée ce passé en monticule.
Embraser ce Tout lui permettait alors d’accéder à la chaleur, cette chaleur qui redonne lumière et espoir.

Quatre-vingt-douze pages pour expier une douleur, dire le beau, le trésor indispensable pour ne pas « péter une coche ». Quatre-vingt douze pages pour dire un avant puis un avenir.
Ces poèmes je les ai d’abord entendus comme des chants expiant une douleur.
Benoit Pinette y convoque rapidement des images, c’est un art en soi.
J’avais presque envie de dessiner au crayon gris, un regard de petit garçon désorienté, apeuré. Ses mots te prennent au cœur quand tu entends leur résonance.
Benoit Pinette tape sur son âme-tambour pour te graver une impression au creux de tes entrailles.

« le grincement des pentures
dans un va-et-vient discordant
réveille l’espion
le loup

ses hurlements rebondissent
sur les parois de ma mémoire

j’aurais aimé grandir ailleurs
que dans le cadre d’une porte battante

que fais-tu là
dans mes restants d’angle mort
fauve sauvage à tête d’adulte?

que fais-tu là
à engraisser le vertige des mortels
à élaguer la douceur des caresses
avec le flair du nouveau-né
cherchant le mamelon de sa mère ? »

Puis au milieu de cette mémoire qui prend ses mots, tu auras cette respiration, cette feuille tatouée d’une étincelle de Prévert, puis une seconde où, là-haut, sont inscrits deux prénoms.
Une douceur s’empare alors de l’encre des maux, il y a comme un éclatement soudain, tu le vis, ces couleurs qui viennent, tu te laisses porter par cette vague intense et magnifique.

 La mémoire est une corde de bois d’allumage  exprime ce renouveau, celui d’un homme ayant fait un long voyage, qui maintenant se repose au sein d’un amour à la fois confrontant et inconditionnel, celui d’un père pour ses enfants.

« je suis littoral
je m’abandonne
comme une plage à la mer
le large sondé
l’éternité renouvelée
en un clin d’œil
dans la tour
d’un château de sable »

Benoit Pinette a connu la frayeur et, réchauffé par son bois, ses soleils, il a ce courage de convoquer la poésie pour débroussailler le chemin et se dresser face au monde.
Comme une aire devenue libre pour ce sacrément bon premier recueil.

Coup au cœur pour ce coyote qui survécu au tir du cow-boy.

Fanny.

La mémoire est une corde de bois d’allumage, Benoît Pinette, La Peuplade, 128 p. , 15€.

La patience du lichen, Noémie Pomerleau-Cloutier

Photo : Fanny Nowak.

Te donner de la poésie, d’entrer en poésie, ce n’est pas chose aisée tellement ceci est avant tout un souffle.
En préambule, La Peuplade te dit le beau projet mis en mots pour La patience du lichen de l’auteure originaire de la Côte-Nord.
« Fascinée depuis son enfance par le bout de la route 138, Noémie Pomerleau-Cloutier est allée à la rencontre des « Coasters » – innus, francophones et anglophones – a enregistré leurs voix pour remailler en poème ces territoires morcelés. »

1260 habitants sur une superficie de 41 159,26 km2, cela te donne du sens à « l’air du large ». « Commençant à la rivière Natashquan à l’ouest, la Basse-Côte-Nord couvre un territoire éloigné au-delà de la route 138. Celle-ci recommence au village d’Old Fort et vous amène à l’extrémité est de la Basse-Côte-Nord et à la frontière avec le Labrador » (source bassecotenord.com)

Tu avales les nuages et l’eau du fleuve – que les Autochtones appelaient avant « la rivière qui marche » – au sein de ces communautés uniquement accessibles par bateaux ou par avions. Tu entends le son de la glace, tu reconnais des identités et tu te fonds dans les mots puissants, choisis par Noémie Pomerleau-Cloutier.
C’est un monde et c’est apprendre à se laisser traverser par ce monde.

Je suis alors partie en voyage, j’ai laissé respirer des émotions. J’ai lu, fermé les yeux, largué les amarres. C’est beau de se laisser aller à cette résonance, cet Ailleurs niché en ces pages, percevoir cet éclat, sur un rythme poétique, d’un Québec peu connu.

Tu peux prendre ce temps dans  La patience du lichen , prendre le temps pour faire le vide en toi et y laisser accueillir l’écho de sa prose.
« Les journées s’allongent au bout des grues. J’admire la danse assourdissante des conteneurs qui, avec celle des vents, donne le rythme à la côte. Il y a la vie de tant de gens entre les métacarpes de la machinerie. Sur le plus haut pont de « Bella », des touristes ont tout leur temps pour commenter une réalité qui n’est pas la leur. Le ravitaillement est un art complexe. À chaque passage, j’embrasse l’amplitude de ce qui nourrit. »

La poésie de Noémie Pomerleau-Cloutier comme traits noircis d’un blanc territoire sur un carnet de bord, longeant les lieux qui appellent au mouvement migratoire tandis qu’elles et eux, habitant(e)s, sont là, depuis des générations, parfois parvenu(e)s ici par amour, mariage, rencontre, hasard, puis tu te laisses aller à les reconnaître.

« Ici », « Kegaska », « La Romaine / Unamen Shipu », « Cheery », « Harrington Harbour », « Aylmer Sound », « Tête-à-la-baleine », « Mutton Bay », « La Tabatière », « Pakua Shipi », « Saint-Augustin », « Old Fort », « St Paul’s river », « Middle Bay », « Brader », « Lourdes-de-Blanc-Sablon / Blanc-Sablon ».
C’est après sa lecture que j’ai voulu prendre une carte pour parcourir le corps de cette œuvre.
J’espère te donner enviée t’étendre et de te laisser écouter ce paysage humain, ces îlots d’aventures de vie, de lire ce voyage qui ne dit pas sa fin.
C’est vraiment beau de se laisser promener à cela, au fil des kilomètres et des histoires, avec l’envie de percer un nouveau territoire en compagnie d’une exploratrice des mots, déjà auteure du sublime « Brasser le varech » paru au sein de la même maison.

« (…) il flaire la phonétique de l’ours noir
il ausculte ses dégâts dans le camp
il perce sa colère

me as a trapper you see
I have the right to take four bears a year
two in the spring and two in the fall

il en a tué
quand il travaillait au nord
mais plus maintenant

la meilleure façon d’éviter la destruction
c’est de laisser la porte ouverte »

Tu effleureras des vies, tu y ressentiras la rudesse, la douceur, la rugosité, la violence, d’être soi dans cette vastitude, sans ambages. Noémie Pomerleau-Cloutier te place dans ce terreau ilien et je te souhaite de ne pas passer à côté de cette magnétique pérégrination.

« (…) l’horaire des récoltes
la posologie des recettes
la métallurgie des vêtements
la charte des pièges
le langage des poissons
la mécanique des vents
l’analyse des eaux
le code de tous les moteurs
la construction de tout ce qui abrite
vos corps vos cœurs vos vies (…) »

Coup au cœur élancé.

Fanny.

La patience du lichen, Noémie Pomerleau-Cloutier, La Peuplade, 264 p. , 18€.

Le juke-box récapitulatoire #9

Le JB de Mars à défaut de giboulées (on les a pas eues), et hop !

La playlist Aire(s) Libre(s) en mArs (2021) sur Deezer.

🎶 On a annoncé le programme sur :
The Killing Train – Compartiments tueurs de Michel Magne.

On a chanté :
Nuit fantôme des Liminanas sur Traverser la nuit de Hervé Le Corre (Rivages / Noir),
Lowside of the road de Tom Waits sur La Route de Cormac McCarthy (L’Olivier / Points),
Hell and You de Amigo the Devil sur Les Jardins d’Eden de Pierre Pelot (Gallimard /Série noire).

🎶 On a annoncé le programme sur :
The Northern Territory d’Alamo Race Track (mais comme on ne l’a pas trouvé sur certaines plateformes, on l’a troqué contre Kiss me bar).

Et chanté encore :
My love, my love de Julia Holter (un poème de Karen Dalton) sur Pas même le bruit d’un fleuve d’Hélène Dorion (Alto)
Andy’s chest de Lou Reed sur Un bref instant de splendeur de Ocean Vuong (Gallimard),
Mad World de Tears for fear sur Tous complices de Benoît Machisio (Equinox / Les Arènes),
Mad World de Gary Jules sur Impact d’Olivier Norek (Michel Lafon),
Where the wild roses grow de Nick cave & Kylie Minogue, en acoustique, sur Les roses fauves de Carole Martinez (Gallimard).

🎶 On a annoncé le programme :
Yer ropes de Giant Sand.

On a repris :
Outside de David Bowie sur Lëd de Caryl Ferey (Equinox / Les Arènes),
Haïku de Tango de Pascal Comelade sur Dans les tuyaux du Centre Pompidou de Loïc Froissart (Centre Pompidou),
Russian roulette de Pascal Comelade sur Angie de Marie-Aude et Lorris Murail (L’École des loisirs),
Tokyo Bay Blues de Pascal Comelade sur Yahho Japon ! d’Eva Offredo (Maison Georges),
Out of it de Fallulah sur Zoomania d’Abby Geni (Actes Sud).

🎶 On a fredonné :
En relisant ta lettre de Serge Gainsbourg sur l’entretien de Seb avec Claudie Libersa.

🎶 On a annoncé le programme sur :
Hey You des Dope Lemon.

Puis chanté :
Le feu au cœur de Bertrand Belin (une reprise de Ain’t talkin de Dylan) sur Le cœur à l’échafaud d’Emmanuel Flesh (Calmann-Levy),
Slow train de Kevin Morby sur Rêves de train de Denis Johnson (Christina Bourgois), Puis chanté :
When life was a miracle de Emir Kusturica & The No Smoking Orchestra sur Le silence des carpes de Jérôme Bonnetto (Inculte),

🎶 On a annoncé le programme sur :
The Age of understatement des Last Shadow Puppets.

Puis chanté enfin :
Pride of the Praire de Patsy Montana sur Abandon de Joanna Pocock (Mémoire d’Encrier),
Royals de Lorde sur Une falaise au bout du monde de Carl Nixon (L’aube noire).

🎶 Et voilou !

Photo non créditée glânée sur Pinterest