Shiloh, Shelby Foote (Rivages) – Seb

Un instant je m’attendais à recevoir l’ordre de me replier, et le suivant le clairon sonnait la charge. Sur le moment, je n’en crus pas mes oreilles. Je fus tellement surpris que j’étais encore là, bouche bée, les rênes détendues dans mes mains, quand la ligne des cavaliers s’élança au galop dans la pente. Je finis par les rejoindre. Les sabots martelaient le sol dans un bruit de tonnerre, le souffle des chevaux était rauque, les hommes criaient. Les Texans avaient lâché les rênes et partaient à l’assaut les deux mains libres, une pour le sabre, l’autre pour le revolver. Les Mississippiens en chemise à carreaux tenaient des fusils de chasse en travers des cuisses, la barbe flottant follement au vent. Cinquante mètres devant, Forrest était debout sur les étriers et agitait son sabre. »

Aux confins du Tennessee et de l’Alabama, dans une zone très marécageuse bordant la rivière Tennessee, sur le comté de Hardin, se déroula la plus sanglante bataille de la première année de la guerre civile américaine. Du 6 au 7 avril 1862, autour de la petite église en bois de Shiloh, quarante mille confédérés et soixante-dix mille soldats de l’Union s’affrontèrent dans des conditions extrêmes.

Shelby Foote, avec un récit au ras du sol et portant malgré tout très loin, raconte ces heures pénibles et effroyables durant lesquelles moururent plus de 3500 combattants, 16500 hommes furent blessés et où on déplora 3800 prisonniers ou disparus quel que soit la couleur de leur uniforme.

Avec un regard polymorphe, l’écrivain nous balance en pleine face la réalité de la guerre. À travers le récit de six soldats des deux camps, du simple combattant à l’officier, nous prenons la mesure de la démesure. La férocité des assauts nous saute au visage, l’extrême violence qui s’exerce dans les lignes, la folie destructrice qui ravage les animaux et les hommes, qui broye les chairs, couche les arbres et éventre la forêt ne peut nous laisser insensibles.

À chaque témoignage, c’est une preuve s’il en fallait une, de l’imbécilité de la guerre, de sa grande absurdité. Avec ces îlots d’humanité qui surnagent dans la mer démontée des fous, entre les balles qui sifflent et passent si près qu’elles font perdre la raison à ceux qui les subissent, au milieu des touffes de terre qui se soulèvent, comme animées d’une volonté propre, face aux boulets furieux qui tracent des trajectoires sanglantes dans les rangs des soldats, ces rangées qui ressemblent à des mâchoires mouvantes auxquelles il manque de plus en plus de dents.

L’auteur, sans perdre la proximité avec son narrateur, nous fait nous indigner devant les décisions précipitées et les renoncements, les bouts de collines conquises qui ont coûté des centaines de vies et que l’on rend sans le moindre état d’âme et que l’on pense déjà reprendre dans les heures brûlantes qui s’annoncent. Chaque témoin parle de ce qu’il a vu, vécu et ressenti. La peur imparable, qui fait tourner les talons, la fatigue si vaste qu’on ne peut l’imaginer, la faim qui tenaille, la soif insupportable, les averses furieuses et les mauvaises heures de sommeil trempées, la colère sourde qui ronge les corps, la honte d’avoir reculé alors que d’autres avançaient. Comment trouver des ressources pour braver la mort qui rôde partout quand on a perdu la confiance en soi ? La confiance en soi, c’est l’éclat du courage au soleil.

Par moments, dans de grands relâchements, Shelby Foote prend de la hauteur et nous présente les mouvements de troupes, la danse des divisions, les petits pas des régiments et les ellipses de la cavalerie. On comprend tout, les manœuvres, l’immense inertie des armées, la longue et chronophage chaine de commandement, les ordres lancés par messagers et qui arrivent caduques à leurs destinataires, quand ils arrivent. La réalité de l’ignorance du plan de bataille chez le simple soldat, lui qui ne connaît que ces quelques mètres devant lui à conquérir, loin des belles stratégies des généraux.  

L’écrivain, dans sa langue majestueuse, nous conte la mécanique de la logistique, la sarabande des guerriers au milieu d’une nature interloquée et foisonnante, dans l’humidité des marécages, sous le soleil ardent ou sous la pluie de travers qui imprègne jusqu’à la volonté même. Entre les tirs qui tirebouchonnent les bruits de la campagne, on perçoit le son du vent dans les branches, les vagues de la rivière qui percutent les rochers, le vrai tonnerre du ciel et ses filaments de lumière qui piquent le sol comme un toréro plante un taureau courageux.

Mais ce roman est aussi un sacré exercice d’écriture, d’une précision diabolique. En effet, chaque témoignage apporte une vue différente, mais enrichit aussi le déroulement de la bataille et au final, tout se complète, tout se recoupe, comme un grand puzzle plein de fureur et de sang. Certains narrateurs des pages précédentes jouent les figurants dans le récit de quelques autres, des scènes hallucinantes et très visuelles sont décrites par un homme de l’autre côté, dans l’autre camp.

En quelques paragraphes d’une puissance aussi belle que sobre, l’auteur étale le traumatisme qui ravage les esprits de ces jeunes hommes d’à peine vingt ans, qui pour la plupart vivent leur grand baptême du feu et de la folie.

Lorsque Shelby Foote nous lâche la main, qu’il nous rend à la vie civile, que tout est fini, on se sent impuissant et désespéré, le corps exsangue, meurtri de ce gâchis incommensurable. Et c’est alors qu’on entend les voix de ces six combattants du nord et du sud, ces habitants d’un même pays. Et elles nous travaillent au corps bien après la fin des combats. Bien après…

Soldat Otto Flickner, artilleur de la 1ère batterie du Minnesota : « De temps en temps, on en voyait un soutenu par un camarade bien portant, mais la plupart marchaient seuls, sans regarder les autres. Plus qu’échapper aux combats, ils voulaient carrément s’extraire de la race humaine, du moins c’était mon impression. »

Traduit par Olivier Deparis.

Seb.

Shiloh, Shelby Foote, Rivages, 200 p., 20€.

La Femme révélée, Gaëlle Nohant (Grasset) – Aurélie

Dans ce texte, celle qui se révèle en premier lieu c’est Gaëlle Nohant : à chaque nouveau livre, on sent la fougue qui l’a habitée pendant la phase d’écriture, le long travail de recherche qui la mène à chaque fois vers un équilibre parfait entre des vérités historiques à mettre en lumière et un souffle romanesque très fort.

Ici, c’est un personnage double qu’elle nous propose. Eliza quitte Chicago et c’est Violet qui arrive à Paris à la fin des années 40. Elle ne l’a pas voulue mais une nouvelle vie faite de nombreuses inconnues s’ouvre à elle. Son seul allié pour tout recommencer : son appareil photo dont la bride ne quitte jamais son cou.

À Paris, il lui faut se cacher mais aussi tout reconstruire, jonglant entre ses peurs et ses convictions les plus profondes. 20 ans plus tard, Chicago lui ouvrira ses portes à nouveau, lui permettant de laisser Eliza remonter à la surface de sa vie.

Voilà pour la partie romanesque qui enveloppe le trésor de ce texte : une plongée dans la lutte pour les droits civiques dans une Amérique d’après-guerre minée par le racisme, le libéralisme et le spectre d’une nouvelle guerre interminable, celle du Vietnam. À travers sa vie personnelle mouvementée, Eliza/Violet était la mieux placée pour, à travers son objectif, sa sensibilité, révéler au lecteur les dessous d’une époque où tant de choses se sont jouées.

Bravo à l’autrice pour ce nouveau roman qui nous fait voyager aussi bien intimement qu’à travers l’espace et le temps. Violet s’est aménagé une place dans mon coeur et je ne doute pas qu’il en sera de même pour tous les lecteurs qui attendaient son arrivée en librairie avec impatience.

Aurélie.

La femme révélée, Gaëlle Nohant, Grasset, 381 p., 22€.

Les racines de la colère, Vincent Jarousseau (Les Arènes) – Gaëlle

Sur le fond, un docu. Un putain de docu, du « vrai » travail de fond, de la « réelle » bienveillance, du « vrai » journalisme.

Pour les formes, parce qu’il y en a plusieurs, un peu de BD, de la photo, des portraits, deux articles, et surtout, surtout surtout surtout, du roman-photo. Un docu en roman-photo. Il est extraordinairement puissant.

A l’époque j’en disais ça :

« A la librairie Autour des mots, y avait hier Monsieur Jarousseau.

Oui, j’y mets un Monsieur avec une Majuscule à Jarousseau.

Pour l’intelligence, la tendresse et l’humanité. Pour la simplicité et l’humilité. Pour tout ce qui fait du bien à la dignité. Une rencontre [y avait eu rencontre à la librairie- NDLR], avec les mots Denain, jardin, sinistré.e.s, travail, précarité, mobilité. Immobilité aussi. Mines et sidérurgie.

Avec grand-père. Avec vie.

De la colère et des racines. Des racines surtout.»

Gaëlle.

Les racines de la colère, Vincent Jarousseau, Les Arènes, 166 p., 22€.

Quelque chose de la poussière, Lune Vuillemin (Les éditions du Chemin de fer) – Yann

« Créées en 2005 par Renaud Buénerd & François Grosso, les éditions du Chemin de fer ont, à l’aube du XXIe siècle, œuvré sur un catalogue littéraire exigeant, construit sur la forme narrative courte, nouvelles et novella, alliée à un intérêt fondateur pour le renouveau du dessin en tant que medium de modernité.
Cette maison nivernaise farouchement indépendante a construit en quelques années un catalogue remarquablement hétéroclite et novateur. On y croise des textes de fiction d’auteurs contemporains mais aussi des textes inédits ou méconnus du patrimoine littéraire du XXe siècle. On y rencontre des noms importants de la scène plastique contemporaine, mais aussi des artistes inconnus ou émergents. »

Ainsi s’ouvre la page de présentation des éditions du Chemin de fer, que l’on découvre avec la parution de Quelque chose de la poussière, premier roman de Lune Vuillemin. Définissant une ligne éditoriale précise et une forte volonté d’indépendance, ces quelques lignes situent d’emblée le roman au-delà d’un simple premier essai. Elles lui offrent sa place au sein d’un catalogue riche et vivant, où ses qualités littéraires seront rehaussées par les splendides illustrations de Benjamin Défossez.

Le lieu : une île, quelque part, que l’on situerait volontiers au Canada … L’époque : contemporaine, sans plus de précisions … Les personnages : tout d’abord, la bleue, cette grande fille recueillie sur une plage. Puis la famille : la vieille, le père, la blonde et son frère, Jésus, le seul à être nommé dès les premières pages. Une famille à l’équilibre fragile, au fonctionnement aussi émotionnel qu’intuitif. Une famille dans laquelle l’arrivée de la bleue va provoquer des remous, qui finiront par prendre de l’ampleur et mener chacun(e) vers son destin.

Photo : TJ Watt.

Texte court, donc, 110 pages, Quelque chose de la poussière n’a pas besoin de davantage pour s’imposer, porté par une écriture dont l’assurance impressionne dès les premières lignes. En refusant de le situer précisément dans l’espace et dans le temps, Lune Vuillemin lui donne une portée quasi universelle en s’intéressant autant aux hommes et aux liens qui les unissent entre eux qu’à ceux qui les lient à leur environnement. En effet, si la nature est ici omniprésente (à tel point que, par certains aspects, on ne pourra s’empêcher de penser au désormais culte Dans la forêt de Jean Hegland), c’est avant tout à un drame familial que l’on assiste, une implosion lente mais inéluctable, le dérèglement d’un équilibre précaire. Donnant tour à tour la parole à la vieille puis à la bleue, l’autrice laisse entendre un malaise plus profond, plus ancien, qui se transmettrait d’ une génération à la suivante.

Là comme ailleurs, chacun(e) doit trouver sa place, que ce soit au sein d’une famille ou dans l’immensité du monde. Jouer des coudes, se battre, aimer, autant que possible, survivre, tous ces éléments constitutifs de l’être humain se retrouvent dans Quelque chose de la poussière, transcendés par cette nature sauvage, paradoxalement hostile et protectrice à la fois, qui survivra à l’Homme et à ses faiblesses.

Lune Vuillemin réussit avec ce roman une belle entrée en littérature, avec assurance mais sans esbroufe et offre un texte à découvrir et à faire connaître autour de soi, porté par une voix forte et enrichi des petits tableaux de Benjamin Défossez, en adéquation parfaite avec les mots de l’autrice.

Yann.

L’entretien qui suit a été réalisé entre novembre et décembre 2019, par mail.

Lune Vuillemin – Photo Romuald Vuillemin

Quel rapport as-tu à la lecture ? De quels auteurs, quels textes peux-tu dire qu’ils ont été fondateurs pour toi, ou qu’ils ont en tout cas joué un rôle dans ton envie de te lancer à ton tour ? De quels univers te sens-tu proche ?

Je lis beaucoup et je lirais encore plus s’il y avait plus d’heures dans une journée. Quand j’ouvre un bouquin c’est pour me faire chambouler. J’adore rire en lisant (c’est rare), j’adore pleurer, j’adore m’énerver contre un personnage et j’aime surtout quand l’écriture me touche. Plus que l’histoire, j’aime l’écriture d’un auteur. D’ailleurs mes auteurs chouchous ont une pâte bien à eux je trouve, donc ça ne doit pas être anodin. Celle qui me touche énormément depuis quelques années est Jesmyn Ward. Ses romans sont magnifiques, durs, ils chamboulent, émeuvent et surtout : son écriture est très poétique, très forte, très symbolique et elle porte des messages importants. Jim Harrison est très important pour moi, surtout parce qu’il a une écriture très franche, très vraie, il ne va pas chercher à embellir les choses. Richard Wagamese, qui est mort il y a quelques années, est un auteur qui me bouleverse, notamment parce que ses livres parlent de guérison. J’aurais adoré rencontrer cet homme et parler de la nature avec lui. Je lis beaucoup d’auteurs Nord Américains, mais j’adore certains auteurs Québécois. Y a quelque chose au Québec dans l’authenticité de l’écriture, une certaine poésie… Je pense à Gaston Miron, Erika Soucy, Stéphanie Boulay, Jean-François Caron, Christian Guay-Poliquin… Mais un roman qui a joué un grand rôle dans ma vie et notamment qui a chamboulé mon rapport à l’écriture est Martin Eden de Jack London. Et puis, j’ai une obsession pour Robert Desnos depuis que je suis petite, autant pour sa poésie que pour l’homme qu’il était, ce personnage qu’il était. Voilà, j’ai un peu une famille d’auteurs très différents mais ce sont eux qui me font vibrer en lecture et m’ont donné envie d’écrire aussi.

Il faut une vraie conviction pour écrire un livre et le faire publier, il faut également de l’assurance et ton écriture n’en manque pas. Comment expliques-tu ce constat ? Y a-t-il pour toi quelque chose de crucial dans le fait d’écrire, vois-tu cela comme une nécessité ?

Ah, de l’assurance, je ne suis pas sûre d’en avoir beaucoup ! J’ai tellement eu peur de ne jamais arriver à finir ce roman que j’ai commencé par écrire la fin. Et pour ce qui est de fermer l’enveloppe qui contient le manuscrit, j’ai surtout eu beaucoup de coups de pieds aux fesses de la part de mes proches. Mais je ne cache pas qu’écrire un roman est une envie, un fantasme presque, qui me hante depuis très très longtemps.

J’aime écrire depuis que je suis gamine, et même si ce que j’écrivais ado me fait lever les yeux au ciel aujourd’hui, je crois qu’écrire m’a toujours fait beaucoup de bien. Quand j’écris des textes courts pour mon blog par exemple, c’est parce que j’ai besoin de raconter. Raconter la nature, la beauté d’une rencontre sauvage, la solitude en voyage, un coucher de soleil, la couleur d’un rocher… Écrire m’aide aussi à comprendre, à me souvenir, à me calmer. Et puis, écrire peut être jouissif, dur, haletant, frustrant, vivant : c’est ça que j’aime.

Je trouve une belle cohérence entre ton texte et la maison d’édition chez laquelle il paraît. Comment cette rencontre a-t-elle eu lieu ?

J’ai découvert les éditions du Chemin de Fer il y a quelques années : ma mère m’avait offert L’épouvante, l’émerveillement de Béatrix Beck, illustré par Gaël Davrinche et je me souviens avoir adoré l’idée de rencontre entre le travail d’un auteur et d’un artiste. Mais c’est un livre en particulier qui m’a fait tomber en amour avec cette maison d’édition : Tryggve Kottar de Benjamin Haegel, illustré par Marie Boralevi. Quand le Chemin de Fer m’a contactée après l’envoi de mon manuscrit, j’étais très très heureuse, surtout à l’idée d’une collaboration avec un ou une artiste… ça fait vivre le texte encore autrement je trouve.

Les illustrations de Benjamin Défossez me semblent en parfaite adéquation avec ton univers. C’est toi qui en as fait le choix ?

Je l’ai choisi parmi plusieurs propositions faites par François Grosso et Renaud Buénerd, les éditeurs du Chemin de Fer mais avant ça, je ne connaissais pas du tout son travail. J’ai tout de suite flashé sur ses peintures, les couleurs qu’il utilise et surtout son univers. Il a rendu le livre magnifique, complet. C’est une sorte d’écriture d’une histoire à quatre mains.

Photo Seb Germain

Ton roman est-il nourri de tes voyages ou prend-il racine ailleurs, quelque part dans ton imaginaire ?

Un peu des deux. La nature présente dans le roman m’a été inspirée par la nature de l’Ouest Canadien, et notamment de la Colombie-Britannique où j’ai voyagé puis vécu. Mais l’écriture, l’imagination sont des choses nourries par absolument tout. Les voyages, ce que je vois, ce que j’entends, ce que je ressens, ce qu’on me raconte, ce que je lis…

Le lieu et l’époque ne sont à aucun moment précisés dans le texte. On imagine que c’est volontaire, peux-tu nous donner une explication sur ce choix ? Les personnages eux-mêmes ne sont pas tous nommés, le seul, finalement, dont on connaisse le vrai prénom est Jésus …

Je ne le cache pas, l’île de l’histoire est à la fois vaguement et à la fois fortement inspirée de l’île de Vancouver. Mais ce n’est pas non plus l’île de Vancouver. En ne nommant pas le lieu, je me laisse une grande liberté dont j’avais besoin pour l’écriture du roman. Pour ce qui est de l’époque, je crois qu’on peut deviner avec quelques éléments du texte, mais j’ai aussi fait ce choix parce que l’époque n’a pas d’importance à mon avis, si ce n’est de ramener le lecteur à des choses qui peuvent lui être familières. Les noms de personnages sont très importants pour moi en littérature et le fait que ceux de mon livre aient tous des « surnoms » ou un mot qui les définit n’est pas anodin. Je crois que ces personnages ont du mal à se construire et malgré un désir de se débrouiller seuls, ils comptent beaucoup sur les autres. D’ailleurs la Vieille finit par appeler sa blonde Shiver, alors que ce surnom vient de la bleue… allez savoir…

Que représente la nature pour toi, que ce soit dans la vie ou en littérature ? Elle est en tout cas omniprésente dans le texte, presque comme un personnage à part entière …

Elle est importante, précieuse et vitale pour moi et pour l’humanité. Sans elle on meurt, sans les océans, sans les forêts, les animaux sauvages : les Hommes ne peuvent pas vivre. J’ai eu la chance de grandir très proche de la nature, notamment de la forêt et mes parents ont partagé avec moi un grand respect des animaux, des arbres, des rivières que j’ai gardé en grandissant. J’ai besoin d’elle pour être bien dans mes baskets et j’ai besoin d’elle pour écrire. En fait, plus que le mot nature, le mot qui convient le plus pour moi est un terme anglais : wilderness. Nature sauvage. C’est ça qui est important pour moi. J’écris beaucoup de courts textes d’une centaine de mots après des randonnées, des ballades ou des rencontres sauvages avec des animaux. La nature m’inspire pour l’écriture et je crois vraiment que sans elle je n’écrirais pas, ou différemment. La relation de l’Homme à la nature m’intéresse en littérature et c’est aussi pour cela que je lis beaucoup de romans américains et notamment du nature writing. Je suis très heureuse de voir qu’elle est un personnage de mon roman pour certains lecteurs, parce que pour moi, la nature est un personnage de nos vies aussi. J’ai souvent très peur de ce qu’on lui fait, même à petite échelle, en France par exemple, du manque de respect et d’écoute qu’on lui accorde.

Ce sont les personnages féminins qui semblent « mener le bal » dans ton roman. Les hommes, sans être absents, se font discrets, presque trop, au risque de contribuer au déséquilibre qui entraîne la famille vers son implosion … Que peux-tu nous dire à ce sujet ?

J’ai l’impression qu’on peut être discret ou absent et devenir important pour le récit… Mais effectivement il y a une bombe à retardement dans cette famille qui est accélérée par le fait que certains se mettent en retrait et refusent de parler ou de s’interposer. Je voulais écrire sur les relations humaines et les non-relations se sont imposées pendant l’écriture, les non-dits, l’attente de confrontations, la fuite. Par contre, si les hommes sont absents, j’ai quand même l’impression que Jésus, lui, est mis de côté malgré lui. Je suis très attachée à ce personnage, je crois même que c’est lui le pilier le plus solide, même si très fragile, de la famille. Mais effectivement, les personnages féminins sont sur le devant de la scène. Il y aussi une idée de relation avec la mère sur plusieurs générations, de mère de substitution, de réflexion sur la rupture maternelle.

Voyager, écrire, être au plus près de la nature et de la vie sauvage : c’est la vie rêvée de Lune Vuillemin ?

Oui, voilà ! On rajoute des rires, des rencontres et lire des livres et c’est la vie rêvée. Profiter de la nature sauvage surtout, tant qu’elle est là, encore à peu près intacte. Surtout, j’aime l’absence de sons humains dans la nature. J’ai la chance de vivre avec un randonneur, amoureux de la vie sauvage avec qui je marche souvent en silence, en tout cas dans le calme et le respect de la nature. Je ferai de mon mieux pour continuer à voyager, et je compte écrire un deuxième roman. En tout cas je vais profiter du voyage que m’offre la publication de ce premier roman, des rencontres avec les lecteurs et leurs retours: si précieux.

Question subsidiaire : si tu devais ne retenir qu’un livre lu en 2019, lequel choisirais-tu et pour quelles raisons ?

Pour ta dernière question, je triche, je t’en donne deux mais ils sont courts et du même auteur : Lune de loups et La Pluie Jaune de Julio Llamazares. J’ai découvert cet auteur espagnol cette année, un peu par hasard, ma mère a décidé de m’offrir une pile de livres trouvés dans des boîtes à livres où mon prénom se trouvait dans le titre… De cette pile, je n’ai pour l’instant lu que « Lune de loups », et après l’avoir fini j’ai couru en librairie chercher La Pluie Jaune. Ce mec est incroyable. Son écriture est d’une puissance à faire ployer les arbres… C’est dur, c’est brutal mais si poétique… J’en parle à tout le monde autour de moi… c’est juste sublime. Et j’en profite pour saluer les traducteurs qui font un boulot phénoménal pour traduire l’écriture et la langue de cet auteur.

Un coup d oeil dans le rétro …

Aire(s) Libre(s) naît en 2020 mais il faut bien reconnaître que 2019 a été une riche année de lectures et nous avons eu envie, avant de nous lancer pour de bon, de revenir un instant sur les titres qui ont éclairé l’an passé. Pas de consigne particulière, qu’importe la date de parution, seul compte le plaisir.

Aurélie était tentée de ne citer qu’un titre : Agathe, d’Anne Cathrine Bomann, paru à La Peuplade. Puis, remords aidant, sont venus s’ajouter Dans le brasier, d’Hervé Le Corre (Rivages / Noir), La vie en chantier, de Pete Fromm (Gallmeister) et Les simples, de Yannick Grannec (Anne Carrière).

Fanny, de son côté, s’est enthousiasmée pour Les étoiles s’éteignent à l’aube et Starlight, de Richard Wagamese (Zoé), De pierre et d’os, de Bérengère Cournut (Le Tripode), Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, Jean-Paul Dubois (L’Olivier), Je ne reverrai plus le monde, d’Ahmet Altan (Actes Sud), L’arbre-monde, de Richard Powers (Le Cherche-Midi), Un monstre et un chaos, par Hubert Haddad (Zulma), Les femmes de Heart Spring Mountain, de Robin McArthur (Albin Michel – Terres d’Amérique), La faille du temps, de Jeanette Winterson (Buchet-Chastel), Chauffer le dehors, Marie-Andrée Gill (La Peuplade), Nirliit, Juliana Léveillé-Trudel (La Peuplade), Isidore et les autres, par Camille Bordas (Inculte-Dernière Marge).

Gaëlle :

La liste – De l’art de la triche.

Il m’avait dit Dix, plus ou moins, si tu peux, puis il avait ajouté C’est assez libre. J’avais soupiré, dix, ça n’irait jamais jusque-là, j’aurais une toute petite liste, puisque de liste il s’agissait, j’avais la tête pleine de Forêt-Furieuse encore, des semaines après, et aucune envie d’aller voir au-dessus de sa canopée. Mais qu’en sais-je, moi, mon bon Monsieur, de ce qui fait les dix lectures de mon année ? On est en décembre, j’ai la tête dans les bois, je n’ai plus en mémoire que les émois des dernières lignes. Alors forcément, c’est affreusement injuste pour les premières lignes de janvier.

De toutes manières je hais les classements.

Et puis j’ai arrêté de bouder, remisé la mauvaise tête, rangé le renfron et me suis dit que c’était pas si mal, en fait, de voir quel suc était resté. Dix lectures qui me resteraient de l’année écoulée. Pas « les meilleures », non, juste nommer celles qui me restent accro-chées là.

Stupeur et réjouissance : dix petits tirets n’y suffisent pas…

A la ligne, de Joseph Ponthus (La Table Ronde) : cadence de l’ordinaire.

Les racines de la colère, de Vincent Jarousseau ( Les Arènes) : du plomb dans l’horizon, et pourtant.

Les étoiles s’éteignent à l’aube, de Richard Wagamese (Zoé) : étreintes des bords de vie / où vont se nicher les gènes / vie, essences.

Poils et Plumes, de Liam O’Flaherty (Klincksieck) : des bêtes et un homme.

La dévoration des fées, de Catherine Lalonde (Le Quartanier) : la vie crue.

Forêt-Furieuse, de Sylvain Pattieu (Le Rouergue) : slam de la vie qui tue, de la vie qui va.

De Pierre et d’Os, Bérengère Cournut (Le Tripode) : vivre et survivre sur la banquise, femme entre légendes et traditions.

Croire aux fauves, de Nastassja Martin (Verticales) : conte intérieur après avoir rencontré l’ours.

Tout cela je te le donnerai, de Dolores Redondo (Fleuve Editions / Pocket) : polar en Galice, entre aristocratie, petites hontes en famille et vin.

Seules les proies s’enfuient, de Neely Tucker (Gallimard – Série Noire) : polar entre D.C et l’Oklahoma, blédaille et big town, amérindiens et psy-chiatrie.

Les couloirs aériens, de Davodeau, Joub et Hermenier (Futuropolis) : conclusions à la mi-vie

Félines, de Stéphane Servant (Le Rouergue) : grrrraou.

Les choix de Roxane se sont portés sur Girl, d’Edna O’Brien (Sabine Wespieser), Ce qu’elles disent, de Miriam Toews (Buchet-Chastel), Menaces, d’Amelia Gray (L’Ogre), L’écho du temps, de Kevin Powers (Delcourt), Le rugissant, par Raphaël Malkin (Marchialy), Oyana, d’Eric Plamondon (Quidam), Par-delà nos corps, de Bérengère Cournut (Le Tripode) et J’ai vendu mon âme en bitcoins, de Jake Adelstein (Marchialy).

Sébastien a été touché par Le Garçon, de Marcus Malte (Zulma), Des jours sans fin, de Sebastian Barry (Joëlle Losfeld), Les cœurs déchiquetés, d’Hervé Le Corre (Rivages / Noir), Le bon frère, de Chris Offutt (Gallmeister), Dans les forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson (Gallimard), Tandis que j’agonise, de William Faulkner (Folio), Des souris et des hommes, de John Steinbeck (Folio) et Aucun homme ni dieu, de William Giraldi (Autrement).

Pour ma part, deux titres qui ont marqué l’année dès janvier : d’abord Le Cherokee, de Richard Morgiève (Joëlle Losfeld) pour la noirceur et l’humour puis Braves gens du Purgatoire, de Pierre Pelot (Héloïse d’Ormesson) pour tout. Viennent ensuite, sans ordre particulier, Willnot, de James Sallis (Rivages / Noir) pour l’humanité, Prémices de la chute, de Frédéric Paulin (Agullo) pour avoir monté la barre encore un cran plus haut, Nuits appalaches, de Chris Offut (Gallmeister) pour la beauté sauvage, 7 7 , de Marin Fouqué (Actes Sud) pour cette langue incroyable, La place du mort, Jordan Harper (Actes Noirs) pour l’adrénaline, By the rivers of babylon, Kei Miller (Zulma) pour le dépaysement, Clouer l’ouest, de Séverine Chevalier (La Manufacture de Livres) pour l’écriture et la tension, Le fracas d’une vague, Mark SaFranko (Kicking) pour la découverte, Mécanique de la chute, de Seth Greenland (Liana Levi) pour la justesse de la peinture de notre monde et Seules les proies s’enfuient, Neely Tucker (Gallimard – Série Noire) pour la surprise de fin d’année.

Il ne reste plus qu’à espérer que 2020 soit un aussi bon cru et que l’on puisse vous donner envie d’aller en librairie découvrir quelques-uns des titres dont il sera question ici.

Aire(s) Libre(s) démarre donc aujourd’hui. Merci de nous suivre et, surtout, merci à celles et ceux qui m’ont fait confiance sur ce projet.

Yann.