Les Monstres, Maud Mayeras (Anne Carrière) – Seb

« Je suis à l’étroit, mes jambes et mon ventre me font mal. L’odeur est particulière, compacte, je respire un air épais. La poussière emplit l’espace alors qu’on y bouge à peine, elle nous a recouverts tous les deux et Jung ne tardera pas à tousser. C’est le plus fragile. Sa peau est un linge qui se déchire à chaque mouvement brusque, je connais par cœur la couleur du sang qui y perle. Dès qu’il se cogne, dès que les murs le frôlent d’un peu trop près, je vois pousser des coquelicots rouges sur la neige de ses mains, de son front. Jung a sans cesse des croûtes en train de sécher, au genou, sur les fesses ou le flanc, qu’il gratte pour les entretenir le plus longtemps possible. Son dos est une tapisserie de cicatrices, de défauts roses. Une carte au trésor, percée de griffures sèches. »

L’histoire. Il y a les enfants et puis la mère. Ils vivent reclus, cachés de la vue du reste du monde. Ils n’ont jamais vu la lumière du jour, ils n’ont jamais vu d’humains. Ils sont ravitaillés par Aleph, un géant barbu et omniscient. Il les prépare au mieux pour qu’ils puissent survivre dans le monde des humains. Parce qu’eux, ce sont des monstres. Mais un jour, Aleph ne revient pas. Les voilà livrés à eux-mêmes tandis que des bruits étranges sourdent jusqu’à eux.

C’est le retour de Maud Mayeras. Et elle est en grande forme. Elle est restée terrée deux années dans son propre terrier, deux ans pour laisser enfler cette histoire de monstres, des mois à cogiter, écrire, réfléchir, élaborer cette chose à offrir aux humains. Elle a bien fait Maud, parce que ce roman est une réussite. Bien sûr, comme tout roman qui traite de l’enfermement, on s’y sent à l’étroit, oppressé. Le récit de la narratrice nous offre un point de vue puissant et inquiétant, dans lequel de grands trous ne se laissent pas combler facilement. Très vite, nous nous retrouvons avec eux, Eine et Jung, et puis la mère.

L’atmosphère est étouffante, les lieux, les paysages, les évènements, tout sonne à l’unisson pour nous ensevelir sous une mer d’angoisse. Le pays ruisselle d’eau, ça dégorge, ça déborde, on frissonne. Les lambeaux de brumes qui s’accrochent à la cime des arbres, la montagne, l’isolement, tout y est. Disons-le, tout ce qui se trouve dans les pages est hostile ou inquiétant.

Je ne dirai rien de plus l’histoire, ce sera à vous de faire le boulot. Je gage que ce sera un plaisir.

Mais Maud Mayeras est allée bien plus loin. Il y a du boulot, ça se voit sans se voir. Son imagination est fertile. Dans ce roman extrêmement sombre, du nectar noir, il y a une réflexion sur l’aliénation, sur l’emprise, sur le pouvoir que peut exercer une personne à la fois bourreau et sauveur. C’est un voyage dans ce que sont la vérité et la réalité, et comment les vérifier. Comment savoir si ce qu’on nous raconte est vrai si on ne peut pas comparer, vérifier, et même…penser par soi-même. Encore faut-il en avoir le désir. C’est un exercice sur la puissante extraordinaire de la routine, celle qui rassure, celle qui rassasie, tant qu’on n’est pas seul.

L’auteure nous raconte l’incommensurable pouvoir du conditionnement sur des êtres vierges de tout, des ravages potentiels, surtout quand il n’existe aucun contre-pouvoir à la parole « divine ». Ce qui est effrayant dans cette histoire, nonobstant l’enfermement, c’est de réaliser que, si on n’a jamais connu autre chose, les pires conditions de vie peuvent nous paraître normales et acceptables. L’esprit humain est résilient mais aussi très malléable, d’une souplesse qu’on ne suppose pas.

Enfin, ce livre est un livre sur la mémoire et la résignation, la folie. Elle nous démontre que sur cette planète, malgré presque sept milliards d’habitants, les pires choses peuvent se dérouler juste à côté de chez nous sans qu’on s’en doute, dans l’indifférence la plus complète.

Le style est toujours là, l’écriture incisive de l’auteure n’est pas confinée elle, elle se répand, nous régale, entre efficacité et beauté.

Si vous êtes prêts, si vous ne craignez pas les endroits exigus, les coups durs, la douleur, l’injustice, alors les monstres vous attendent, c’est par là…

Seb.

Les Monstres, Maud MAyeras, Anne Carrière, 299 p. , 19€.

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Podcastmaker, Richard Gaitet au travail – Gaëlle

Ça ne t’aura pas échappé, depuis un an quasi tout rond « sévit » sur les ondes webiennes une « émission » – une conversation en fait – qui nous régale les papilles auditives.
C’est Bookmakers, c’est sur Arte Radio, en partenariat avec Babelio, c’est une fois par mois et c’est Richard Gaitet aux manettes.

Illustration Sylvain Cabot / Arte Radio

Richard Gaitet est ce journaliste facétieux, critique littéraire, qui a imaginé et animé pendant 9 ans la feue Nova Book Box (réjouissant juke-box littéraire),  qui a imaginé et coordonne L’Arche de Nova (anciennement Le monde d’après), utopies poétiques pour futurs désirables, où « chaque jour, en trois minutes, un.e écrivain.e, vidéaste, cinéaste, philosophe, musicien.ne, plasticien.ne, …, monte sur le pont pour transmettre sa vision de la société de demain, le temps d’une note vocale très sérieuse ou complètement délirante », qui a cofondé  le non-moins facétieux, foutraque et farfelu Prix de la page 111 (dont tu pourras trouver d’édifiantes statistiques ici, mais ne nous éparpillons pas et revenons à nos brebis).
Il est l’auteur de trois romans : Les heures pâles (sous le pseudonyme de Gabriel Robinson), Découvrez Mykonos hors saison, L’Aimant -roman magnétique d’aventures marines, parus aux éditions Intervalles, et deux récits documentaires :  Tête en l’air et Rimbaud Warriors, aux éditions Paulsen, dont il parle ici, ici et ici, chez Mandor.
Bref un homme lettré de lettres et d’espièglerie.

« C’est quoi, le style ? Comment construire une intrigue, un personnage ? Où couper ? Making of des romans et essais qui ont marqué leur époque, Bookmakers écoute les plus grands écrivains détailler leurs secrets de cuisine, raconter la façon dont s’est construit, petit à petit, l’un de leurs livres emblématiques. À partir de l’idée, l’étincelle initiale, puis avec les recherches, la discipline, les obstacles, les conseils, le découragement, les coups de collier, la solitude, le dernier jour, la première phrase, les relectures, le rôle de l’éditeur, le fric, l’accueil critique et public ou encore le regard sur le texte des années plus tard. Tout ça pour contrer le mythe de l’inspiration divine qui saisirait les auteurs au petit matin chantant et pour se rappeler qu’avant tout, l’écriture, c’est un métier, un artisanat. »

Ce sont les premières phrases du premier épisode de Bookmakers.
Curieux, on a écouté, puis réécouté, et réécouté encore. On a trouvé ça simple, instructif, intéressant, humble, sérieux, sincère, vrai. On a aimé désosser les carrosseries, soulever les capots, démonter les moteurs, avoir une idée du goût du cambouis. Tout ça avec bonheur. On a eu envie de lire ou de relire les auteurs et les autrices. Surtout, ça nous a rendus terrrrriblement curieux : un podcast pareil, ça se tricote comment ?
Généreux, Richard Gaitet nous a raconté.
Immense merci à lui !

Podcastmaker, Richard Gaitet au travail.

Qui es-tu Richard Gaitet ? D’où viens-tu ?

Cette question est si vaste ! D’où viens-je, mais à quel niveau : géographique, éducatif, métaphysique ? Faut-il compter les vies antérieures ? Et les dimensions parallèles alors ?
Bonjour. Pour résumer, je suis journaliste et écrivain, né à Lyon en 1981 – c’est aussi dans cette ville que j’ai suivi des études de journalisme, pas terribles, mais qui m’ont permis de décrocher des stages longue durée dans des rédactions, où j’ai eu la chance d’être par la suite intégré comme pigiste (Le Progrès, Lyon Capitale, puis Technikart, raison pour laquelle je suis monté à Paris en 2004). Ajoutons que j’ai codirigé pendant huit ans la rédaction d’un remarquable magazine trimestriel de culture et de mode, national et indépendant, intitulé Standard. (Il en subsiste des traces ici)

Ce magazine « jeune et poli » sur papier glacé n’était pas énormément lu, mais quand même un peu pris au sérieux par le milieu. Par exemple, au printemps 2011, j’ai reçu un coup de fil de Radio Nova, qui me proposait de chroniquer des films à l’antenne. Quatre mois plus tard, son directeur des programmes me confiait un créneau horaire, de nuit, pour animer ma propre émission, Nova Book Box, un « juke-box littéraire » quotidien, du lundi au jeudi. Cela dura neuf ans. (Toute cette histoire fut racontée lors de « l’enterrement » de l’émission, enregistré en public, en juillet 2020)

Pour plus de renseignements, je vous recommande également, euh, de lire mon mon premier roman, Les Heures pâles, publié en 2013 aux éditions Intervalles – sous le pseudonyme de « Gabriel Robinson », ce qui est encore une autre histoire.

Comment est venue cette idée de Bookmakers ?

Il faut m’imaginer au comptoir du Vauban, cet hôtel légendaire de Brest, aux alentours de minuit, un samedi soir de février 2018, abordé par les deux réalisateurs d’Arte Radio : Samuel Hirsch et Arnaud Forest, qui sont invités comme moi au festival Longueur d’ondes. On ne se connaît pas, mais on se tombe tous les trois dans les bras. Surprise, de taille : ces deux fabuleux créateurs sonores écoutent mon émission depuis plusieurs années et me soufflent qu’un jour, si j’ai envie de proposer des choses à Arte Radio, c’est possible. Dans le train du retour, le hasard me place en face du fondateur du studio, Silvain Gire. On discute longtemps. Une grosse année plus tard, mon émission sur Nova s’arrête, alors je lui écris et on se voit.

Bookmakers  a un grand frère : Beatmakers, un podcast diffusé sur Arte Radio et créé par David Commeillas et Samuel Hirsch, qui écoutent des producteurs de tubes décortiquer leurs morceaux les plus célèbres. Comprendre les rouages d’une idée, la discipline qu’il a fallu pour la mener à son terme, la part de chance et d’imprévu, tout ceci m’a toujours intéressé. Silvain me dit qu’il est tout à fait disposé à m’accueillir en tant qu’auteur au sein de l’équipe, mais qu’il me faut un projet de podcast, quoi. A l’été 2019, je lui propose quatre ou cinq idées, dont une déclinaison littéraire de Beatmakers. Celle-ci est retenue.

Illustration Mathieu Choinet / Arte Radio

Avec Silvain, nous tombons d’accord sur plusieurs partis pris. D’abord, ce podcast sera un endroit où on parlera presque uniquement du travail des auteur.e.s. jusqu’au niveau de la phrase, ce qui n’existe pas trop, en France. Ensuite, la plupart des invité.e.s seront rencontré.e.s en dehors du cadre promotionnel, qui plombe l’essentiel du discours sur la littérature ; on pourra revenir, bien sûr, sur le dernier livre publié, mais seulement dans la façon dont celui-ci vient confirmer ou infirmer le processus habituel, s’il ouvre de nouvelles perspectives dans l’œuvre, et de manière marginale. Enfin, au cours de l’interview, la question de l’argent, de l’à-valoir, des ventes et des droits d’auteurs, qui fait aussi partie des conditions de travail de l’artiste, sera abordée en détails.

Silvain me laisse entièrement carte blanche sur la programmation des invité.e.s et l’organisation des entretiens. Mais, toutefois, pour « lancer » le programme, il me demande de commencer par inviter, parmi les auteur.e.s que j’aime, des écrivain.e.s connu.e.s, dont l’œuvre contient au moins un succès. Les trois premiers que je contacte, et qui acceptent, sont Philippe Jaenada, Alice Zeniter et Delphine de Vigan.

Quelles sont tes influences ?

Mes influences en termes de grands entretiens littéraires sont maigres : il y a, un peu, ceux de la Paris Review, aux Etats-Unis, dont certains ont été traduits et rassemblés en recueils aux éditions Christian Bourgois, mais je ne les ai jamais lus en entier. J’ai chez moi deux numéros de la revue Décapage, qui propose à chaque fois de découvrir la « panoplie » d’un écrivain, sur une trentaine de pages, de manière assez précise. Mais c’est tout, je dois dire. C’était déjà le cas en arrivant chez Nova : je n’avais quasiment jamais fait de radio, je n’en écoutais quasiment pas, je n’avais pas de bons ou de mauvais réflexes…. J’apprends en faisant.

(J’ai déjà eu l’occasion, sur Nova, avant Bookmakers, de me livrer à des entretiens assez fouillés avec des artistes sur leur mode opératoire. J’ai simplement développé, approfondi cette facette.)

Comment a été reçue cette idée d’émission par les écrivains que tu as sollicités, avant que le premier épisode ne fût diffusé ? Et comment réagissent les écrivain.e.s que tu contactes maintenant que le podcast est connu  ?

L’idée est toujours très bien reçue, je crois. Les espaces où les artistes peuvent parler en profondeur de leur travail ne sont pas si fréquents. Ajoutons à cela la qualité des réalisations Arte Radio, le soin apporté à leur voix et leurs textes, c’est plutôt agréable – même si l’exercice demande un certain engagement de leur part : l’entretien original dure entre trois et quatre heures, au total.

Quels retours as-tu eus de tes invité.e.s ? Du monde de l’édition ? Est-ce qu’on te sollicite ?

Les retours des invité.e.s. sont bons. Jamais ils ou elles n’ont voulu écouter le montage avant – ce que je refuserais de toute façon. Les retours du monde de l’édition sont également statisfaisants. Aucun.e écrivain.e ne m’a jusqu’ici sollicité, ce qui serait embarrassant (« Cher Richard, que diriez-vous de m’interviewer pendant quatre heures ? »). Deux attaché.e.s de presse m’ont suggéré des noms, et ça tombe bien : c’est leur métier. Aucun directeur ou directrice d’édition ne m’a contacté, et je dois dire que je préfère.

De l’étincelle initiale à la structure telle qu’on la connaît, quels chemins as-tu explorés ?

La structure, la longueur : tout est arrivé au montage. Silvain souhaitait au départ un seul épisode de quarante minutes, qui lui paraissait, c’est vrai, être une durée pas trop effrayante pour un nouveau podcast littéraire. J’ai dit qu’il me paraissait impossible d’obtenir de la profondeur, une étude dense de l’œuvre et de l’artiste en si peu de temps. Une heure était mon minimum. Une heure et demi très souhaitable… Mais cela dépendait, bien sûr, de ce que j’allais obtenir. Nous avons fait deux séances d’enregistrement avec Philippe Jaenada, pour un total de trois heures de rushes, environ. Avec Sara Monimart (prise de son, montage) et Samuel Hirsch (réalisation, mixage, musiques originales), nous avons ramené ça à quatre-vingt-dix minutes. La question du découpage en épisodes s’est ensuite posée, et la réponse la plus naturelle était de faire des séquences d’une trentaine de minutes, plus digestes et moins effrayantes, oui, pour celles et ceux qui ne connaissent pas l’auteur.e, qui n’écoutent peut-être pas beaucoup de podcasts, que l’idée d’un programme littéraire n’excitent guère, etc.

Évidemment, certains épisodes ont dépassé deux heures, parce que la matière nous semblait captivante. L’épisode le plus long (Nicolas Mathieu, 2h15) n’a cependant pas vocation à devenir un horizon. C’est la longueur maximum, au-delà de laquelle nous n’aurons plus assez de temps pour maintenir une qualité de production sur les délais impartis.

La matière récoltée prime sur l’organisation et la durée de l’épisode, même si j’en ai déjà une idée assez avancée en préparant l’entretien, en identifiant les grandes « lignes » de la vie et l’œuvre de l’invité.e.

[Tristan Garcia, avec 2h08 découpées en 4 épisodes, est le second invité le plus « long »-NDLR]

Comment choisis-tu les écrivains avec lesquels tu t’entretiens ?

Je n’invite que des artistes dont l’œuvre, d’une façon ou d’une autre, m’intéresse, me touche et me remue. Je ne veux, je ne dois me forcer à rien. Si je n’y crois pas, cela s’entendra, et préparer l’interview m’apparaîtra comme une corvée. Cependant, devoir porter mon choix sur une œuvre différente toutes les quatre semaines m’oblige, et c’est heureux, à élargir le spectre de mes goûts, à « creuser » l’œuvre de quelqu’un dont je n’avais peut-être lu qu’un seul roman ; si l’émotion perdure, l’invitation est lancée. Je me fixe ensuite deux contraintes : alterner, autant que possible, les hommes et les femmes, les jeunes et les moins jeunes, les genres et les parcours, pour assurer une assez grande « représentativité » de la littérature francophone contemporaine. Mais ce souhait théorique se heurte parfois aux disponibilités des auteur.e.s, ainsi qu’à ma connaissance d’une œuvre encore trop modeste (ma connaissance, pas l’œuvre, hein) pour lancer une invitation…

Dany LaferrièreIll. Sylvain Cabot / Arte Radio

Comment as-tu choisi quel serait le premier d’entre tous ?

J’ai choisi Philippe Jaenada pour deux raisons : je connais très bien son œuvre, et comme c’est aussi un ami, c’était plus simple pour une première, moins de pression.

Illustration Sylvain Cabot / Arte Radio

Comment est-ce que tu organises la phase de documentation ?

Relire l’œuvre en intégralité, c’est souvent impossible – sauf si l’auteur.e est encore au début de sa carrière, avec deux ou trois romans seulement, comme Nicolas Mathieu. (Et encore, il doit me rester une nouvelle ou deux que je n’ai pas réussi à trouver avant l’entretien.) J’essaye de lire le plus possible, dans le temps de préparation dont je dispose : entre deux et trois semaines. Je rassemble donc en priorité ce qui semblent être les trois, quatre, cinq livres les plus importants, je cherche aussi toujours le « premier livre », puis, en fonction de la longueur et de la complexité de ceux-ci, je récolte au passage des nouvelles, des contes, des poèmes, des articles. Voici pour la phase « artistique ».
Arrive ensuite la phase « médiatique », qui consiste, pendant trois jours, à lire et à écouter tout ce que l’écrivain.e a déclaré sur son œuvre ces quinze ou vingt dernières années, tout ce qu’Internet peut me donner. Je ratiboise Google jusqu’à la dernière page, la plus petite interview ! « En passant », je rassemble tout ce qui m’intrigue et m’intéresse. En cherchant bien, on trouve toujours des trucs inédits, de très bonnes histoires que la personne n’a racontées qu’une seule fois à un blogueur breton en mai 2001…

Comment est-ce que tu établis ton « chemin de fer » ?

J’établis d’abord de grandes lignes : temporelles, biographiques, thématiques. La naissance de la vocation, le désossage complet d’un livre en particulier, les conseils de l’éditeur/éditrice, les conditions de vie… J’en fais des blocs. Ensuite je soigne les transitions, la manière de poser la question.

Tu es toi-même écrivain, en quoi est-ce que cette connaissance de l’intérieur te « sert » ?

Énormément, en permanence. Étant moi-même « du métier », il y a des choses que je comprends et des choses que je ne comprends pas, dans leur façon d’écrire, d’inventer, de vivre. À chaque fois que j’écris, je me pose une partie des questions qui les animent, alors je vois très bien les choix qu’ils/elles font, la façon dont ils/elles règlent certains problèmes, etc.

On sent les écrivain.e.s à l’aise, en confiance, concentré.e.s et intéressé.e.s, prompt.e.s à répondre. Est-ce que vous vous connaissez déjà ? Comment prépares-tu l’entretien avec eux ?

Je ne prépare rien en amont avec eux, je ne les préviens de rien, nous n’avons aucun échange mis à part pour fixer le jour et l’heure du rendez-vous. Parfois, je les ai déjà rencontré.e.s dans le passé pour une interview. Parfois, c’est notre première rencontre. Je ne les avertis jamais des passages qu’ils/elles auront à lire, à commenter. Quand je souhaite entendre le commentaire d’une page, je leur lis d’abord le passage en question.

Y a-t-il des questions que tu écartes en cours d’entretien, d’autres qui s’improvisent ? Et s’il t’arrive au pré-montage d’avoir de nouvelles questions, as-tu la possibilité de réaliser un entretien court par la suite pour compléter ?

Oui, oui, oui, comme dans toute interview. Mais j’évite de faire revenir les auteur.e.s. Je mise plutôt sur le matériel récolté.

Avec tact et délicatesse, et sans jamais de voyeurisme, tu te permets d’aborder parfois, parce que c’est nécessaire pour saisir la construction de l’auteur.trice ou l’élaboration du texte, des « morceaux » de vie délicats (ce fut particulièrement le cas avec Chloé Delaume ou Pierre Jourde). Tu les préviens en amont quand c’est le cas ?

Je ne préviens jamais. Je fais confiance à la situation.

En combien de fois s’enregistre l’entretien ?

Il n’y a qu’un seul enregistrement, sauf pour Philippe Jaenada et Alice Zeniter, car j’avais mal calculé la durée et l’épaisseur de la matière à récolter.

Où se passent les enregistrements ?

Toujours en studio, à Arte, pour des conditions de son optimales. Sauf pour Philippe Jaenada et Alice Zeniter, car nous avons d’abord pensé que ce serait mieux, « utile », d’être proches de leur bibliothèque, de leur bureau ; or, ça n’apporte strictement rien au résultat final, et ça augmente considérablement le risque de parasites sonores. On ne mesure jamais assez le bruit d’un radiateur ou d’un frigo.

C’est une question que se pose aussi Seb ici  : tu laisses toute sa place à ton interlocuteur.trice, tes questions sont précises, et ils.elles peuvent prendre le temps d’y répondre. C’est intuitif, spontané et conscient, travaillé, recherché ?

C’est indispensable, spontané, intuitif et conscient. C’est presque la raison pour laquelle je suis journaliste : écouter. Cela demande du temps. Parfois, la réponse à la question se trouve dans le silence qui suit la réponse.

Comment as-tu trouvé ou travaillé ta voix ? Quelles sont tes influences ?

En dix ans de radio sur Nova (où je travaille toujours), j’ai eu le temps de me demander comment placer ma voix, comment m’en servir, avec ou sans emphase, avec humour et sérieux en même temps. Travailler le rythme, le souffle, le dosage, les effets. Pour Bookmakers, j’essaye d’être le plus naturel possible, mais une sorte de naturel arrangé, « un peu mieux », dans le bon tempo. Sobre. Chez moi, en amont, je répète seulement les questions « difficiles », liées aux moments de vie compliqués, aux drames, ou les idées complexes. J’apprends à « ne pas trop en faire », à m’effacer derrière l’invité.e. (Je coupe d’ailleurs souvent mes questions et interventions au montage, pour ne garder que celles qui servent la conversation.) En termes d’influences vocales, je pense parfois à Antoine de Caunes, dont j’aime le ton poli, vif, jamais loin de la marrade.

Les épisodes #1 commencent quasi toujours par une lecture de l’invité.e. C’est toi qui choisis le texte, ce sont les invités qui le proposent ?

Je choisis tout. Je propose et si j’ai de la chance, l’invité.e accepte.

Selon les épisodes, tu es ou non le seul lecteur à voix haute. Comment fais-tu ce choix ?

Parfois, j’estime que je n’ai pas « la bonne émotion », le ton juste, la voix adéquate, pour lire les extraits à voix haute. Notamment pour les œuvres où les narratrices sont des femmes. Dans ce cas, nous réfléchissons avec Samuel aux comédien.ne.s que nous pourrions contacter. Nous faisons aussi appel, souvent, aux voix qui passent par les studios d’Arte Radio.

Est-ce que ça a modifié ta façon de lire lorsque tu lis, pour la première fois, un livre d’un.e écrivain.e que tu pourrais recevoir ?

Oui, inévitablement. Je lis souvent avec un œil un peu « technique », je regarde « comment c’est fait », et surtout si je suis ému, embarqué.

Est-ce que tu peux nous présenter l’équipe avec laquelle tu construis Bookmakers, et nous parler du rôle de chacun.e ?

Sara Monimart réalise la prise de son, avec une très grande attention au moindre mot. Elle veille aussi à ce qu’aucun bruit extérieur ne vienne parasiter, ne serait-ce une seconde, la conversation : une page qui se tourne, un scooter qui passe, la climatisation qui s’enclenche… Lola Lafon nous a fait savoir que la profondeur des prises de voix du podcast lui rappelait celles qu’on entend en général sur des albums de musique.
Sara est aussi la première auditrice de l’interview et sait intervenir si quelque chose n’est pas clair, ou n’a pas été « pleinement » raconté. Sans elle, par exemple, nous n’aurions jamais obtenu l’histoire du jeune Dany Laferrière, ouvrier à Montréal, qui décapite des vaches à l’abattoir ! On parlait de ses années de galère, mais j’avais tout bêtement oublié de demander quel était son poste exact.
Une fois l’entretien terminé, elle m’envoie l’enregistrement intégral. Je réécoute et sélectionne (sur Word !) les passages importants, les place dans le bon ordre. Sara effectue un prémontage selon mes indications, en commençant déjà à « nettoyer » la conversation de ses très nombreuses hésitations et parasites sonores.
Ensuite, nous écoutons avec Samuel [Hirsch] ce prémontage, épisode par épisode. Une première écoute lui sert à découvrir le matériel et la personne ; une seconde écoute nous permet de retirer ensemble tout ce qui est superflu, brouillon, répétitif, jusqu’au plus petit « euh ». Une fois que nous avons les trois épisodes « impeccables » sur le plan éditorial, je cherche les textes manquants « pour lectures », je les enregistre avec ou sans les comédiens, puis Samuel passe deux à trois jours à habiller, mixer, composer les musiques. Pendant ce temps, j’écris les micros introductifs pour chaque épisode, que j’enregistre le dernier jour, avec parfois quelques questions à refaire, pour des histoires de son ou de clarté.

Pour une présentation complète de l’équipe : j’ajoute Charlie Marcelet, qui réalise le podcast quand Samuel n’est pas libre (il a signé les épisodes avec Chloé Delaume, Marie Desplechin, et le prochain, avec Sylvain Prudhomme), Chloé Assous-Plunian pour toute son aide à l’organisation des enregistrements, Stella Defeyder et Jennifer Anyoh pour les réseaux, mon très vieil ami dessinateur Sylvain Cabot pour les portraits des invité.e.s, et l’assistant du studio, Jules Benveniste, pour être capable, par exemple, de récupérer en PDF « avant-mardi-prochain » tel deuxième roman épuisé sorti en 1988 chez un éditeur ayant mis la clé sous la porte.

Samuel Hirsch réalise et crée l’habillage musical du podcast. À quel moment lui fournis-tu le matériau ?

Samuel découvre tout lors de notre semaine de travail. Il effectue ensuite ses propres recherches dans la pénombre mystérieuse de son grand laboratoire.
Ce qui en sort chaque mois, me bluffe et me réjouit. Ses créations sonores, comme celles de Charlie Marcelet, leur art de la « mise en scène » – le travail sur la moindre respiration, le retrait du plus petit « euh », le choix du bon son, du bruit le plus subtil, curieux, inattendu, sans parler du groove ou du tranchant des musiques originales – sont d’une extraordinaire méticulosité, portée par un vrai souci de clarté, de profondeur, d’invention et d’accessibilité. (J’ajoute qu’ils sont tous les deux très marrants, ce qui rend les journées de travail plutôt agréables.)

Depuis trois émissions vous invitez un musicien à réinterpréter le générique à la fin de l’émission, comment vous est venue cette (chouette) idée ?

C’est une idée de Sam (inspirée par la série The Wire, qui confiait son générique à un musicien différent à chaque saison), qui pioche allégrement parmi ses ami.e.s musicien.ne.s, en variant d’un instrument à l’autre.

Richard Gaitet et Samuel Hirsch – photo Arnaud Forest

Est-ce qu’on peut parler d’argent ? (Pardon je n’ai pas pu m’empêcher). Est-ce qu’on peut demander à combien se chiffre le budget d’une « émission » ?

Je touche environ 1600 euros nets par mois pour la fabrication de ce podcast, peu importe sa durée : cela comprend la préparation, l’enregistrement, le montage, la post-production. Mais je ne pourrais rien faire sans Sara et Samuel (ou Charlie), donc leurs salaires (que j’ignore) sont à inclure au budget général du podcast.

Et peut-on parler d’autres chiffres ? Arriverais-tu à chiffrer le nombre d’heures de travail que te demande la fabrication d’une émission de 3 épisodes ?

C’est très difficile à dire. Trois semaines de boulot, en tout ? Il y a deux semaines de documentation, trois jours de préparation de l’interview, quatre heures d’enregistrement, vingt-cinq heures de prémontage, trois jours de réécoute pour arriver au montage définitif, une journée d’écriture, puis une demi-journée de réécoute du montage final « tout habillé », pour relever les erreurs, les doutes, que Samuel corrige avant la mise en ligne.

Enfin, quel est le son qui correspond le mieux à ce podcast ? Un morceau de musique, par exemple ?

Le morceau idéal, pour moi, c’est ce rap faussement parodique absolument parfait. L’artiste s’appelle D’mite et/ou Bomani Armah.

Y a-t-il des choses qui n’ont pas été abordées ici et que tu voudrais éclairer ?

J’aimerais savoir comment furent construites les pyramides d’Egypte. Et pourquoi, en plein sommeil, quand je rêve à quelque chose allongé sur le côté droit, pourquoi cette chose disparaît de mon esprit quand je m’allonge du côté gauche. Pouvez-vous m’aider ?

Merci Richard Gaitet et happy premier anniversaire Bookmakers ! Longue vie à toi !

Par ordre d’apparition dans nos oreilles (clique sur le nom pour accéder au podcast) : Philippe Jaenada, Alice Zeniter, Delphine de Vigan, Tristan Garcia, Chloé Delaume, Dany Laferrière, Lola Lafon, Nicolas Mathieu, Marie Desplechin et Pierre Jourde. A venir… Sylvain Prudhomme.

Bookmakers existe aussi en version Youtube et sur ta plateforme de podcast préférée (Apple Podcasts, Deezer, Google Podcasts, Spotify)

Post-Scriptum : On en parle ailleurs ! Au cœur de la fabrique des livres, Le Monde et dans Téléramaici dans L’Humanité et dans La Libre Belgique.

Le voleur de plumes, Kirk Wallace Johnson (Marchialy) – Fanny

Photo : Fanny Nowak.

Je viens de finir un incroyable récit. « Incroyable » du genre «  un trésor ».
 Le voleur de plumes  – The Feather thief : Beauty, Obsession, and the Natural History Heist of the Century  de Kirk Wallace Johnson, traduit par Doug Headline, aux éditions Marchialy, est une histoire multiple : celle des expéditions flamboyantes d’Alfred Russel Wallace – lorsqu’on parlait encore d’ « aventure » au XIXème siècle -, d’oiseaux devenus rarissimes, voir disparus, de monteurs de mouches maniaques de leur art, d’un vol mystérieux au sein d’un musée niché dans le Hertfordshire, et d’un auteur américain qui dédia plusieurs années de sa vie à cette affaire réellement rocambolesque, nous plongeant, en sa compagnie, dans cette enquête passionnante.

Tout d’abord, je tiens à souligner la beauté de l’ouvrage, beauté signée Guillaume Guilpart, de quoi te donner envie de te l’approprier sans même savoir le sujet…ce qui est exquis de la part d’un récit qui traite de l’obsession de la splendeur. Et bien, sois charmé(e), l’histoire est magnétique, d’une richesse palpitante.

Si on m’avait dit qu’un vol de peaux d’oiseaux et que les secrets enfouis de monteurs de mouches me tiendraient autant en haleine, franchement, cher petit oiseau du paradis, je ne t’aurais pas cru.
Parce que je pourrais te parler de ma première expérience de pêche, très lointaine certes, mais toujours aussi vivace. Cette fois où, sur une berge du lac Okeechobee, on nous avait tendu cette tige en bambou où était suspendu…un bout de saucisse, histoire de vouloir attraper un poisson-chat. C’est à la vue d’un bouillonnement (« oh mais il va être énorme notre poisson miaou ») puis de la gueule largement ouverte d’un alligator mordant notre bout de saucisse – avec le fil qui va avec – que nous larguâmes, ma sœur et moi, notre pauvre matériel de pêche pour aller nous réfugier, toute sirène hurlante, dans le mobil home de Wanda et Don.
Vas-y tu peux en rire petit oiseau de paradis.

Donc, pour en revenir à nos corbeaux indiens, tragopans de Hastings et autres quetzals resplendissants, tu vas voir valser les plumes de plusieurs personnages liés à « l’affaire Rist », puis tu vas écarquiller tes mirettes pour enfin devenir aussi avide de vérité(s) que Kirk Wallace Johnson.

Déjà, Kirk Wallace Johnson est une sacrée plume – oui, comme ça, c’est fait -, du genre à être publié par le New Yorker, New York Times, Washington Post, etc… . Journaliste, il est aussi le fondateur de The List Project, une organisation à but non lucratif, qui aide les réfugiés irakiens, ceux et celles travaillant pour le gouvernement américain durant cette satanée guerre.
Et un jour, durant l’automne 2011 à Taos – Nouveau-Mexique -, Kirk Wallace Johnson décide d’aller pêcher à la mouche, histoire de décapsuler son presque burn-out, en compagnie de Spencer Seim.
C’est ce guide rencontré « au petit matin dans une station d’essence à la sortie de la nationale 522. Il était appuyé contre son 4Runner couleur tabac, avec sur le pare-chocs, un grand autocollant du film The Big Lebowski à peine visible sous la boue : « Pas sur le tapis, mec. » (…) », qui lui parle pour la première fois d’ Edwin Rist.

Edwin Rist, jeune flûtiste virtuose, qui décida, un soir de Juin 2009, de casser une fenêtre du musée d’Histoire naturelle de Tring, pour y voler, dans une valise, des centaines de peaux de cotinga céleste, cotignac de Daubenton, de Cayenne, de cordon-bleu, de paradisiers gorge d’acier, bleus, de jardiniers ardents et autres spécimens rapportés méticuleusement par un certain A.R. Wallace.

Attention, petit oiseau de paradis, en utilisant ce type de narration non linéaire, Kirk Wallace Johnson te plonge rapidement dans une ambiance à la Usual Suspects : tu crois savoir mais non. Addiction en vue !
Et c’est vraiment remarquable parce que cela amène de l’intensité à une enquête qui ne fit pas la une des journaux internationaux et qui pourtant t’amènera beaucoup plus loin que tu ne le pensais.

Pour cela, l’auteur te ramène d’abord aux origines premières, c’est à dire le personnage incroyable d’Alfred Russel Wallace – qui donna des sueurs froides à un certain Darwin -, la folie des plumes à cette époque ( du genre « Allo, t’as un chapeau et pas de plumes rarissimes dessus?! la loose » ), l’histoire – et quelle histoire ! – du musée de Tring, le début de la Confrérie Victorienne des Monteurs de mouches; et là tu comprendras que cet art peut faire de certaines personnes, non pas des pêcheurs, mais des pécheurs, dans le sens peccator du terme.

Kirk Wallace Johnson ne laisse rien au hasard, c’est exaltant de bout en bout, j’avais toujours cette hâte de m’y replonger, d’approfondir le sujet, de me sentir l’âme d’une fantômette dans le milieu trouble des monteurs.
En fond, toujours fil rouge du récit, cette question de la beauté, du fait que l’Homme n’a de cesse de la posséder, quelque soit l’époque. Et tous les moyens sont bons.

Voici donc un indubitable coup au cœur !
Il serait dommage de passer à côté si toi aussi tu aimes découvrir des faits historiques épatants et avoir ce sentiment particulier d’accompagner un journaliste aguerri à démêler une affaire palpitante dont le sujet principal, la possession du « beau », reste dramatiquement d’actualité.

Traduit de l’anglais par Doug Headline.

Fanny.

Le voleur de plumes, Kirk Wallace Johnson, éditions Marchialy, 342 p. , 22€.

Avant le jour, Madeline Roth (La Fosse aux ours) – Aurélie & Gaëlle

J’aime suivre Madeline Roth au fil de ses textes qui paraissent en littérature jeunesse depuis quelques années et j’ai ressenti une émotion particulière en recevant Avant le jour, sa première parution du côté des adultes. Un peu d’appréhension : vais-je retrouver les ambiances que j’aime tant, sa retenue, sa façon de t’envoyer des flèches chargées des mots les plus justes droit dans le coeur ?

Oui, oui et oui. En 75 pages lues en apnée et en totale empathie avec sa narratrice, c’est tout son univers littéraire qu’on peut voir se déployer.

Cette femme nous dit tout d’elle le temps d’une escapade à Turin qu’elle attendait depuis si longtemps avec son amant. Mais celui-ci a annulé au dernier moment, sa femme étant touchée par un deuil dans sa famille. Le week-end en amoureux se transforme donc en introspection douloureuse autant que lumineuse, le bon moment pour faire le point, poser des mots sur une situation de plus en plus difficile à vivre mais à laquelle elle trouve aussi de bons côtés, elle doit bien se l’avouer.

Deux nuits à Turin pour penser à la suite : avec ou sans lui ?

Des passages entiers qu’on a envie de recopier ou d’apprendre par coeur. Heureusement que le livre est court, il va rester près de moi et je pourrai vite y retrouver mes passages préférés quand le besoin de ces mots reviendra me titiller.

Bienvenue chez les « grands » Madeline !

Aurélie.

C’est une banale story. Une banale story comme une banale song, tu vois ?
Oui, je te le fais à la Souchon, parce que c’est doux et tristoune et pas que, vibrant aussi, comme un bon vieux Souchon. Une certaine nostalgie de ce qui n’a pas existé. Et c’est beau comme une photo de Saul Leiter, une silhouette derrière la vitre sur un carreau ruisselant, et quelques fois une main sur le carreau. Rien qu’une main.

C’est une banale story de ces amours clandestines, les empêchées du grand jour, les empêtrées un peu aussi. Les retenues, qui vibrent si fort entre les interstices. Qui vibrent si fort parce que, peut-être, les interstices, va savoir. Là où tout serait possible, si seulement…

Madeline sait dire avec justesse les intensités des adolescences. Ses trois romans précédents en sont vibrants. Elle dit ici le tourment amoureux qui tarabuste une femme à la quarantaine, une femme qui serait, peut-être, en quête de ces intensités. Des intensités dont elle rêvait. Une femme qui mesurerait, le temps d’une escapade, l’écart entre ce qu’elle se souhaitait, ce qu’elle a vécu, comment elle l’a vécu, et ce qu’elle vit. Et qui se pose.
Me vient en clin d’œil le titre de Fabcaro : Et si l’amour c’était aimer. (éds Six pieds sous terre).

« Je marche, j’entre dans les musées, j’entre dans des églises, j’ouvre la bouche en grand, tout ça ne suffit pas, je me nourris des mots dans les livres, des mains sur ma peau, je veux tout, oui, avoir quinze ans quand il m’embrasse, tournoyer, me perdre et ne jamais me retrouver, je veux qu’on m’entraîne, je voudrais qu’on ne me laisse pas le choix , j’ai trente-neuf ans et douze ans à jamais, je suis une adulte dans un cœur d’enfant, je ne veux pas de ce monde qu’on me propose, je veux tout en grand, escalader les immeubles, être ivre, dompter les lions, hurler face à la nuit, et plus encore, et tout ça encore qui ne suffit pas. »

Elle, qui dit Je dans le livre, aime Pierre, qui l’aime aussi « et » qui est mariée à Sarah. « Mais » qui est marié à Sarah.
Et c’est pas elle Sarah.

« Il est resté un peu, dans cet après-midi de septembre, je crois que je rougissais. On n’est plus rien devant le désir. Juste deux corps. Qui détaillent tout de l’autre. Qui s’y voient, s’y projettent, s’y lovent. J’ai déposé sa tasse dans l’évier. Depuis combien d’années je n’avais pas fait ce geste simple, qui pourtant me bouleversait ? »

Ils devaient passer trois jours ensemble à Turin, en amoureux enfin, et, c’est toujours comme ça n’est-ce pas ?, il ne peut pas. Au dernier moment, il ne peut pas, et il a une vraie bonne raison pour ça.
Tant pis, elle, quand même, y va.

Elle y va pour se chercher, suppose-t-elle. Et moi je ne la crois pas. Oh, je suis sûre de sa sincérité. Mais je ne la crois pas. Je crois qu’elle y va pour qu’on la trouve. Pour passer de « l’image qu’on attend de moi » à l’image que « j’attends de moi ». Et c’est important. Mais j’entends toujours « image ».

« Il y a une petite fille à l’intérieur de moi. »

« Je ne veux pas penser à ce sentiment du vide. Je ne veux pas que l’absence de Pierre soit ressentie comme cela, comme un vide. Je veux bien de l’impatience et de la peur, mais pas du sentiment de perte, du sentiment d’abandon. Je veux aller lentement. Je veux être l’aube et le crépuscule, le doute et la certitude, je veux pouvoir être perdue et sourire. Et imaginer qu’il me voit, ici, perdue et souriante. »

Elle fait trois pas en avant, trois pas sur le côté, se caresse dans le sens du poil puis se le tire avec les dents. Elle a des épiphanies, des élans, elle considère les éléments, elle se sent avancer. Puis elle s’assied. Et reprend ses pérégrinations intérieures, un peu en montagnes russes.

« Ce voyage, je l’avais attendu, je n’avais pas envie de rentrer plus triste qu’au départ ». Et aussi « Peut-être que je me mentais. Peut-être que je n’avais pas envie de me mentir

Et puis elle rentre. Posée.

Une femme qu’on pourrait avoir envie de prendre dans ses bras et consoler. A qui on pourrait dire C’est pas grave de grandir. Grandir, c’est pas forcément se trahir. Tes douze ans, tes quinze ans sont dans tes quarante. Mais elle sait déjà tout ça. Une femme à qui on pourrait ajouter en chuchotant On peut aimer jouer avec ses leurres, c’est pas grave non plus. Et on reprendrait Souchon, On avance, on avance, c’est une évidence, on n’a pas assez d’essence pour faire la route dans l’autre sens.

Un livre comme un soupir agréable à la fin d’une chanson de Souchon.

Banale song / La p’tite Bill / Portbail / Somerset Maugham / Dandy / On se cache des choses.

Gaëlle.

Avant le jour, Madeline Roth, La Fosse aux Ours, 74 p. , 12€.

Les Somnambules, Chuck Wendig (Sonatine) – Yann

Sans conteste, LE blockbuster de ce début d’année, la concurrence n’a qu’à bien se tenir. Mais qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête de Chuck Wendig pour le pousser à écrire un premier roman de presque 1200 pages ? En soi, c’est déjà une performance mais ce qui l’est bien davantage, c’est que ce roman se dévore en quelques jours sans que l’on ne s’y ennuie un instant. Les éditions Sonatine peuvent se féliciter de cette trouvaille, Les Somnambules devrait rapidement devenir un incontournable de leur catalogue.

Photo : Yann Leray.

Lorsqu’une jeune habitante de Pennsylvanie quitte de nuit le domicile familial avec toutes les apparences d’une personne frappée de somnambulisme et lorsque cette jeune fille est peu à peu rejointe dans sa marche par d’autres errants, le pays se retrouve confronté à une situation inédite. Qui sont ces marcheurs, où vont-ils, comment faire pour les arrêter et leur permettre de retrouver un état normal ? L’inquiétude gagne rapidement toutes les strates de la société, les théories fleurissent et les tensions s’exacerbent. Rapidement, quelques prédicateurs pointent du doigt cette légion de marcheurs, les accusant de tous les maux, bientôt rejoints dans ce déferlement de haine par des milices d’extrême droite prêtes à profiter du chaos naissant pour se faire une place en laissant libre cours à leur violence. Six mois plus tôt, au Texas, Jerry Garlin inaugurait le chantier de son prochain parc d’attractions en faisant exploser une grotte dans laquelle nichait une colonie de chauve-souris…

Les Somnambules est paru aux États-Unis en 2019, à un moment où nul n’avait encore entendu parler du Covid. Il se montre pourtant incroyablement en prise avec notre époque et les bouleversements qu’elle connaît et reflète avec force les questionnements et les angoisses contemporains. En mettant en scène ce troupeau de marcheurs, les fameux somnambules, Chuck Wendig ne fait rien d’autre qu’exposer les tensions sous-jacentes de nos sociétés actuelles, minées par la peur de l’inconnu et promptes à désigner des boucs émissaires responsables de tous leurs maux. À travers la figure du pasteur Matthew Bird et son rapport pour le moins complexe à la religion, Wendig éclaire la collusion entre discours religieux et doctrines extrémistes et la façon insidieuse dont les secondes viennent parasiter les premiers. La défiance envers les dirigeants du pays est également omniprésente au sein du récit et la violence des propos de Creel, le candidat républicain, ainsi que son manque absolu de sang froid ne manqueront pas de rappeler un tristement célèbre président américain récemment écarté du pouvoir.

Mais Les Somnambules tire également sa force d’ailleurs : le virus auquel l’humanité se trouve confrontée est particulièrement crédible et les descriptions médicales que livre Wendig semblent tout sauf fantaisistes, en tout cas basées sur des pathologies déjà étudiées à travers le monde. Ajoutez à cela un sens inné de la narration et la capacité de son auteur à garder son récit sous tension tout au long de ces 1200 pages et vous obtiendrez un de ces romans fleuves auxquels nous avait habitués Stephen King, référence obligatoire ici mais qui ne semble pas intimider un instant Chuck Wendig. Tenant en permanence le lecteur en haleine grâce aux nombreux points de vue qui se succèdent et à la multiplicité des questions soulevées au fil des pages, Les Somnambules est une belle réussite, largement à la hauteur de ses ambitions qui n’étaient pourtant pas des moindres.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Paul-Simon Bouffartigue.

Yann.

Les Somnambules, Chuck Wendig, Sonatine, 1165 p. , 25€.